Être humain, c’est vouloir rester digne.

J’ai voulu lire ce livre parce que mes petites antennes (en qui je fais toujours confiance) ont senti qu’il y avait là un texte à ne pas manquer. Les critiques dithyrambiques ont tendance à avoir un effet inverse sur moi : elles me découragent. Je suis restée loin des sirènes, j’ai voulu me faire ma propre idée du premier roman de Thélyson Orélien. J’ai bien fait. C’est une merveille.

On y suit le parcours de Jonas Dorléon, un homme qui doit fuir Haïti, son pays, pour survivre à la violence des gangs. Outre le texte (que je trouve brillant, mais ce n’est que mon avis), je déplore deux affaires déprimantes. La première, c’est celle du fameux « phénomène de la rentrée littéraire ». La seconde, c’est l’accusation d’un recours à l’intelligence artificielle.

« Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres. »

Chaque automne, c’est la même rengaine. Avec la rentrée, viennent les prix littéraires et les critiques. Depuis des semaines, on nous présente Thélyson Orélien comme ce fameux primo-romancier qu’on cherche comme de l’or. Et, évidemment, les détracteurs sont là pour dire qu’il est sur-côté. Certains le condamnent sans aucune bienveillance. Dans un sens comme dans l’autre (l’encensement et le désaveu), qui se soucie de l’écrivain ? On en oublie que… Son roman est important. Nécessaire. Un choc de lecture avec des fulgurances qui laissent sans voix. Nous, petits privilégiés (souvent blancs) nous permettons de juger, de scruter le moindre détail. Mais. De quoi parle ce roman ? De dépossession. De déshumanisation. À tourner en rond dans notre bocal de pseudo-élites littéraires, on s’éloigne de l’essentiel.

Ce qui compte selon moi se résume ainsi : j’ai aimé ce livre. L’auteur a un talent indéniable. Le texte est oral, poétique, tantôt ironique, tantôt mélancolique. Il y a de l’humour, un humour triste, très triste parfois. Il y a aussi une distance, comme si Jonas, à force de marcher, d’essayer, de tomber et de se relever, éloignait son corps de son esprit. Comme si les épreuves que lui et ses compagnons d’infortune vivaient se dissociaient de leurs âmes. Tout cela nous rappelle qu’être humain, c’est avant tout vouloir rester digne. L’adversité peut nous tomber dessus, mais elle ne nous tombe pas dessus de la même manière. Et on ne se relève pas de la même manière selon où l’on est né.

« Le problème avec l’exil, ce n’est pas la faim. La faim, on s’y fait. L’estomac est un organe plus souple qu’on ne croit. Il finit par se contracter au rythme de l’absence. Il rumine l’air, il digère le vide, il avale les illusions. Non, le problème avec l’exil, ce sont les autres exilés. Parce que quand on empile des pauvres dans une salle trop petite, on n’obtient pas une fraternité révolutionnaire, mais une tension chronique, un animal à mille têtes et avec zéro patience. Et moi, Jonas Dorléon, j’étais devenu une de ces têtes. »

Le créole se mêle à l’espagnol, à l’anglais, aux français. Les langues se mélangent. Les paroles s’échangent dans les regards et les gestes. Jonas, tel un griot, met du rythme dans ce qu’il raconte, il se répète parfois, mais il ne nous dit jamais rien qui ne serve pas le récit. Des centaines de millions de personnes sont déplacées dans le monde. Se retrouvent sur les routes. Deviennent des exilés et des migrants. Ce texte leur rend une humanité. Je ne dis pas qu’on n’a pas le droit de le critiquer. Je dis seulement qu’il faut le faire en gardant bien en tête de quoi il parle et à qui il parle. Nous nous habituons trop facilement aux chiffres, nous oublions que derrière, il y a des hommes, des femmes, des enfants, des bébés. Qui meurent noyés d’avoir essayé de traverser une mer. Qui meurent épuisés, les pieds nus en sang, d’avoir trop marché. Qui meurent à cause de l’indifférence devenue ordinaire.

« C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. Alors ce matin-là, on a commencé à se parler. Vraiment. Dans toutes les langues. En espagnol, en créole, en arabe, en français, en gestes, en larmes. Un Cubain a raconté comment son groupe avait été attaqué par des guépards. J’ai ri. Je lui ai dit : « Frérot, c’était sûrement des chiens sauvages ! » Il m’a regardé avec ses yeux énormes et m’a dit : « Peut-être, mais ils couraient comme le diable et ils avaient faim. »

Et je n’ai plus ri. »

Vient la seconde affaire. La plus terrible. Celle du soupçon d’IA. Si je résume. On détruit la réputation d’un primo-romancier prometteur sur la base… d’un post sur un réseau social poubelle (X), par un compte anonyme (dit de manière différente et polie, un lâche), appuyé sur l’utilisation d’un logiciel qui utilise l’IA pour détecter l’IA*… J’en rirais si je n’avais pas envie de pleurer et vomir.

C’est devenu viral, partagé à tout va sur les réseaux sociaux. Qui se soucie de l’impact sur l’auteur ? Des heures de travail acharné qu’il a accumulées pour écrire son roman ? Ça me dépasse. Il n’y a aucune preuve tangible. Tout ce que je vois, c’est un gros relent raciste**. J’ai honte de l’accueil français de ce livre. Honte de ce que les Français et leur mépris font subir à Thélyson Orélien, auteur Québecois d’origine Haïtienne. En fait, la francophonie, c’est chouette pour deux choses : l’exotisme ou le scandale. Chapeau, chers compatriotes.

« Oui, je suis chanceux. Mais la chance n’empêche pas la fatigue. Et la gratitude ne doit pas interdire la dignité. »

La présomption d’innocence n’existe plus. Les gens veulent du buzz. Ça me déprime. Je laisse la toile s’écharper pour du vent, j’espère que Thélyson Orélien recevra tous les soutiens qu’il mérite (peu de chance qu’il en ressorte indemne), et moi, je retourne m’accrocher à son texte et à son humour (il en faudra, de l’humour, pour faire face). Avec tout ça, les migrants en deviennent – à nouveau – les grands oubliés de l’histoire (avec un petit et un grand h).

« Ce pays m’a offert quelque chose que je n’avais plus : le droit de respirer sans avoir peur. Je peux marcher dans la rue sans regarder derrière moi. Je peux dire ce que je pense sans craindre qu’un agent vienne me chercher à 4 heures du matin. Je peux même écrire mon histoire – cette histoire – sans pseudonyme, sans silences, sans censure. Ce n’est pas rien. Un homme qui parle est déjà un homme debout. Il a l’accent des ruelles poussiéreuses, la ponctuation des bidonvilles, la syntaxe des rescapés et l’humour des condamnés à l’espérance. Mais il est là. Et maintenant, il vit chez vous. »


* Sur quoi s’entraîne cette IA ? Sur quels textes s’appuie-t-elle pour comparer ? La plume de Thélyson Orélien est teintée de créole, marquée par ses influences haïtiennes. Si les textes de référence sont des classiques, la discrimination s’insinue jusque dans les outils.

** L’infox a été relayée par le Figaro et Valeurs actuelles. Par ailleurs, C’était ça ou mourir fait partie des derniers ouvrages supervisés par Olivier Nora avant qu’il ne soit viré des éditions Grasset par Vincent Bolloré. Source : Journal Le Monde, 22/09/2026.



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