Responsabilité collective et injustice du système 🏛️⛓️

Énorme banger de la littérature de l’imaginaire !! C’est Julien de la Librairie La Lanterne à Illkirch-Graffenstaden qui m’a conseillé ce premier tome de la trilogie Hierarchie pour mon compagnon. J’ai dévoré ce pavé de 750 pages, et je n’en avais pas assez ; l’œuvre de James Isligton est absolument addictive, le genre d’univers qu’on ne veut pas quitter. Le héros, Vis, survit comme il peut en cachant sa véritable identité. La Hiérarchie au pouvoir a envahi son île natale, assassiné la famille royale dont il était l’héritier. Il refuse, comme ses ancêtres, comme son père, de se soumettre à la Volonté, de participer au système. Mais ses talents vont le faire repérer, et il sera embarqué malgré lui dans des intrigues qui le dépassent.

« Ma mère me disait souvent : « Enchaîne ta colère dans les ténèbres et elle ne fera que s’accroître. »

En grandissant, je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle voulait dire par là. Pourquoi aurais-je cherché à comprendre ? J’étais un prince de Suus. Je menais une vie confortable ; j’avais des tuteurs, des serviteurs, une famille. J’étais aimé. Ma colère était provoquée par les leçons monotones qu’on me forçait à suivre, par des vexations imaginaires et par l’injustice perçue d’une autorité parentale en fait tout à fait juste. C’était un énervement mesquin, qui disparaissait à l’instant même où je l’exprimais.

Mais quand la Hiérarchie est arrivée. Quand ils m’ont pris tout ça. Quand j’ai dû apprendre à me cacher parmi eux au quotidien. Quand j’ai dû sourire et hocher la tête et tenir des conversations avec des gens qui, par leur faiblesse, laissaient la puissance caténienne prospérer. Quand j’ai dû ravaler ma colère à chaque réponse et faire semblant d’être d’accord avec les excuses qu’ils trouvaient pour justifier leur esclavage, mon esclavage, simplement pour survivre. C’est là que j’ai compris. Mais jusqu’à ce soir, je pensais que mes chaînes étaient assez solides pour que ça n’ait pas d’importance. Je déteste cela, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que ma mère penserait de moi en cet instant. »

Le système politique est brillamment construit par l’auteur autour de la Volonté, une sorte de magie qui permet de céder aux plus hauts-placés pour qu’ils décuplent leurs capacités. Le slogan, « Plus forts ensemble » permet aux puissants de se maintenir en place, pendant que la plèbe est persuadée que c’est le système le plus juste à suivre. Ceux qui s’opposent finissent sur un Sapeur, une machine abominable qui maintient dans un coma artificiel et contraint à céder de force…

« Plus forts ensemble. »

C’est le grand mensonge de la Hiérarchie, proclamé génération après génération par une foule toujours plus grande, envoûtée par ce concept. Une part de moi comprend pourquoi. Il y a une puissance dans la phrase, un certain charme. Elle promet l’inclusion. La protection. La camaraderie. Un but commun. L’appartenance. Mais il n’y a pas à regarder bien loin pour voir son hypocrisie mise à nu. »

Dans le roman, la violence systémique est tellement exacerbée qu’il est difficile de voir comment remettre en cause quoi que ce soit. Vis subit cette violence dans son cœur et dans sa chair. Il a soif de justice, et cette soif dépasse son désir de survivre. Petit à petit, il va changer, lier des amitiés, et réaliser que la fuite n’est pas son destin. Et si son destin était de renverser cette Hiérarchie injuste ? Je me suis énormément attachée à ce protagoniste. Son deuil m’a touchée, lui qui a tout perdu, ses sœurs, ses parents, sa terre, mais pas ses idéaux. Il n’oublie pas qui il est, de qui il est l’héritier.

« Et… les actions d’Estevan ont beau me révolter, ses mots résonnent en moi. Ces gens sont mes ennemis. Les Octavi ici ont choisi leur camp. Ils ont pris leurs décisions, ils doivent en assumer les conséquences. La voix de mon père, comme si souvent dans ma vie, résonne dans ma tête. « Le pouvoir de protéger est la plus haute des responsabilités, Diago. Lorsqu’un homme le reçoit, son devoir n’est pas seulement envers ceux qu’il en juge dignes. »

Il parlait alors de diriger un pays, mais je sais ce qu’il me dirait aujourd’hui. Je sais ce qu’il voudrait que je fasse. Je sais ce qu’il ferait. »

La panoplie des personnages secondaires est hyper réussie. Le décor, inspiré de la Rome antique, est excellent. Et que dire de tous les mystères qui jalonnent l’histoire : qu’est-ce que le Cataclysme ? Comment fonctionne la Volonté ? Surtout, les intrigues politiques sont fascinantes, et on ne peut s’empêcher de questionner nos propres démocraties et nos inégalités… En votant, nous cédons, en quelque sorte. Nous confions une part de notre force à nos élus, et eux-mêmes dirigent nos institutions pour nous. Bien sûr, comparer la démocratie à la Hiérarchie inventée par James Islington est provocateur, mais je pense que c’est sain. Quand je vois ce que deviennent les États-Unis (dont la démocratie est d’ailleurs construite sur des fondements racistes) ou même la France, je me dis qu’il nous faut rester vigilants. Qu’il nous faut remettre perpétuellement en question le système pour s’assurer qu’il fonctionne correctement, pour l’empêcher de devenir injuste.

« La République récompense ceux qui se servent, pas ceux qui le méritent. »

Les différentes manifestations récentes, le recours aux « armes non-létales », les dégâts physiques et les traumatismes qu’ont subi les manifestants… Tout cela démontre que notre démocratie refuse d’entendre et de respecter la colère du peuple. Au nom de l’ordre, de la sécurité, on grignote les droits fondamentaux. Alors, à qui cédons-nous ? À des dirigeant-es qui agissent pour le bien commun ou pour leurs propres intérêts ? Lorsque nos élus vont contre nous, refusent de nous écouter, ils nous dépossèdent. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à ressentir cette dépossession, et c’est inquiétant. D’un côté, certains sont désabusés, perdent toute foi en la politique, arrêtent de voter. De l’autre, certains se tournent vers les populismes, car leurs discours (souvent mensongers) les rassurent : ils ont besoin de croire qu’il existe encore des dirigeants qui les écoutent.

Finalement, The Will of The Many nous place, nous lecteurs ainsi que Vis, face à cette question primordiale : quelle est notre responsabilité collective face à l’évolution injuste d’un système politique ?


En savoir plus sur Alexandra Zins

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire