Un roman choral engagé ✊🏿✊🏼✊

Katla, en Islande, porte le deuil de sa meilleure amie, assassinée par son compagnon. Un féminicide accompli dans l’un des pays où l’égalité entre les sexes est érigée en modèle. Le paradoxe d’une société qui ne doit pas fermer les yeux sur une réalité accablante. Après la mort de Soffía, Katla a perdu tous ses repères. Elle va progressivement transformer sa rage en moteur pour lutter.

« Gústaf encaisse. Inutile d’insister. Katla ressemble à une bête blessée, prête à mordre quiconque ose l’approcher. Son chagrin est une plaie à vif, qu’aucune tendresse ne viendra apaiser. De retour chez elle, Katla s’en prend au décor. Traversée d’un irrépressible besoin de détruire, elle s’attaque aux meubles, aux objets, aux dossiers, à son mémoire en particulier, qui lui paraît soudain d’une insoutenable naïveté. Cette nation dont on loue tant les vertus, qu’on érige en modèle, n’est qu’un leurre, se dit-elle. Au prétendu paradis de l’égalité, les violences perdurent. Les hommes tuent les femmes, ici comme ailleurs, voilà la vérité.

Le matin des obsèques, l’église est bondée. Les parents de Soffía ont demandé à Katla de prendre la parole ; elle n’a pas osé refuser. Elle a passé des heures à préparer un texte mais, devant les rangées combles où se serrent la famille et les proches, les mots restent bloqués dans sa gorge. À la vue du cercueil en bois verni où repose son amie, Katla est incapable de parler. Que fait-elle donc ici, en ce lieu que Dieu a déserté ? Elle ne croit plus en lui. »

Hawa a brillamment fait carrière dans la médecine. Mais elle s’oublie dans son travail, au point de s’épuiser mentalement et physiquement, au point de mettre en danger ses patients et sa propre santé. Quand elle retourne au Sénégal, le courage lui revient progressivement. Grâce à une petite fille mutilée qu’elle veut sauver coûte que coûte. Une petite fille qui l’oblige à affronter son passé. Un passé qu’elle a tenté de fuir durant toute sa vie adulte.

« Elle put enfin nommer ce qu’on avait coupé : « clitoris », l’organe du plaisir féminin, apparemment responsable de tous les maux du monde. Les Bambaras disaient qu’il était habité par le wanzo, la force du mal, dont on devait délivrer les femmes. Chez les Dogons, il était considéré comme un attribut masculin et amputé pour cette raison. Les Nandis prétendaient que les filles qui demeuraient entières dépérissaient et mouraient à la puberté. De ce qu’elle lut sur le sujet, Hawa ne retint qu’une seule chose : on excisait les femmes pour garantir leur fidélité. Privées de plaisir, elles n’étaient pas tentées de tromper leur mari. On l’avait ainsi préparée dès l’enfance à devenir une bonne épouse. À l’âge où elle jouait encore à la poupée, sa mère et sa grand-mère l’avaient modelée à leur image, sans lui demander son avis. (…)

L’enfance d’Hawa s’acheva ce jour-là, dans la forêt, à l’heure précise où le couteau mutila sa chair. »

Michiko attend son premier enfant. Ce devrait être un événement heureux. Au lieu de cela, sa grossesse l’éloigne de son époux, l’isole de ses sphères sociales et professionnelles. Elle a fait de belles études, s’est battu pour obtenir un bon poste. Elle a accepté les règles du jeu capitaliste, portant les talons hauts exigés, se faisant discrète et aimable en toutes circonstances. Trop de conventions paradoxales lui tombent dessus. Une future mère qui travaille est égoïste, à la fois pour son bébé à naître et pour ses collègues. Au Japon, la violence est insidieuse, elle est dans les sous-entendus, dans le harcèlement constant.

« Debout dans la rame surpeuplée, Michiko observe une passagère au ventre arrondi, assise sur un strapontin. Sur le revers de son manteau est épinglé le badge rose et blanc des femmes enceintes, où figure un dessin aux traits naïfs accompagné de l’inscription « J’ai un bébé dans le ventre ». Michiko n’ose pas porter le sien. À trois mois de grossesse, son ventre est encore plat – inutile d’attirer l’attention. Il faut l’utiliser avec prudence, a prévenu le médecin en lui donnant le macaron. Il vous facilitera la vie dans les transports en commun et les files d’attente, a-t-il dit, mais il peut aussi être perçu comme de la vanité. Ne le mettez pas trop en avant. »

Au Salvador, où vit Ana María, les violences que subissent les femmes sont quant à elles brutales. D’une injustice archaïque sans nom. Exploitée dans l’usine où elle travaille, Ana María a déjà perdu son frère et son époux à cause des gangs qui gangrènent le pays, quand le pire des drames s’abat sur sa famille : sa fille, Esperanza, est condamnée à trente ans de prison. Son crime : une fausse couche considérée comme un avortement, un crime gravement pénalisé. Les corps des femmes ne leur appartiennent pas. Ce sont l’État, les entreprises et les hommes qui en disposent.

« Une fois par mois, Ana María achète un ticket de bus pour se rendre au pénitencier. Elle regarde le paysage urbain défiler sur une quinzaine de kilomètres, descend à l’arrêt Santa Lucia, finit le chemin à pied jusqu’au grand portail bleu, dont un vigile garde l’accès. De la rue, le bâtiment semble banal ; difficile de croire que des milliers de femmes y sont enfermées. Une fois passées les grilles de l’entrée, il faut patienter de longues heures dans un couloir pour s’acquitter des formalités. Après une fouille au corps minutieuse, on la conduit enfin devant la lourde porte en fonte du secteur A, celui des « meurtrières d’enfants ». Celui où vit Esperanza, depuis trois ans. »

Quatre femmes. Quatre pays. Quatre cultures. Toutes subissent les violences patriarcales. Dans Un jour sans femme, Laetitia Colombani ne nous épargne pas, n’épargne aucune de ses quatre protagonistes. Le roman est très bien construit et documenté. Certaines pages m’ont fait pleurer, j’ai souffert, tant la dure réalité est palpable à travers chaque paragraphe. Le féminisme est pluriel, les luttes sont multiples, mais sans les femmes, le monde ne serait rien. Ce roman choral est à la fois un témoignage et un appel à la lutte. Témoignons, encore et encore, de toutes les violences subies. Condamnons-les, et luttons. Pour nos sœurs. Pour nos filles.


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