Deux innocences dĂ©chues par la violence de la guerre đŸšČ💾[RentrĂ©e littĂ©raire 2026]

Comment rester digne quand on a faim, quand on manque de tout, Ă  commencer d’espoir ? Dans le Paris occupĂ© par les nazis, Servane n’est qu’une adolescente, une jeune fille privĂ©e de jeunesse. À son Ăąge, elle devrait apprendre, s’ouvrir sur le monde, dĂ©couvrir son corps, s’amuser, s’émanciper. Au lieu de cela, elle dĂ©pĂ©rit, travaille pour presque rien, reste calme et discrĂšte, comme on le lui enjoint. Elle est si seule… Son beau-pĂšre, Jacques, tente de prendre soin d’elle depuis le dĂ©cĂšs de Colette, sa mĂšre. Mais lui-mĂȘme s’éteint avec la dĂ©faite de la France, perd tous ses idĂ©aux, allant jusqu’à brĂ»ler sa prĂ©cieuse bibliothĂšque pour passer l’hiver.

« Entre les Ă©ventaires habituels, de curieux marchands ont installĂ© divers objets – selon la taille et la quantitĂ©, sur un simple mouchoir, un foulard Ă©talĂ©, parfois une table lĂ©gĂšre. PrĂȘts Ă  dĂ©mĂ©nager Ă  la premiĂšre alerte, ces dĂ©taillants vendent tous au marchĂ© noir – chacun tentant de contourner les restrictions et rĂ©glementations officielles qui rĂ©gissent la vie des Français depuis 1940. Chez eux, on trouve de tout – et le plus souvent au prix fort. Des dames trĂšs-comme-il-faut exposent leurs bijoux, de la vaisselle fine, des vĂȘtements d’occasion. Certains vendent des pneus : les chambres Ă  air de vĂ©lo sont devenues de vĂ©ritables trĂ©sors. Partout, on Ă©change, on nĂ©gocie. Le marchĂ© des valeurs y est mouvant et surrĂ©aliste – de vieilles chaussures contre trois livres de beurre, quatre Ɠufs contre une poignĂ©e de noix et deux bougies presque neuves -, on le trouverait poĂ©tique, s’il n’Ă©tait si cruellement nĂ©cessaire.
On vend surtout des tickets : d’alimentation, de tabac, de textile. Ceux de chaussures sont les plus recherchĂ©s – chaque jour, Servane regrette les souliers d’avant. Neufs, il n’y en a plus nulle part. L’occupant rĂ©quisitionne le cuir disponible et interdit toute nouvelle fabrication. Seuls les facteurs ont droit Ă  un coupon spĂ©cial. Elle n’en voit pas et accĂ©lĂšre ; de toute façon, il coĂ»te trop cher pour elle. »

Paul se sent mĂ©prisĂ© depuis l’enfance. Il s’est construit en se sentant constamment jugĂ©. Il se forge une carapace, revanchard, au point de juger ses propres parents, deux personnes qui tentaient Ă  la leur maniĂšre de creuser leur trou, dans ce milieu modeste oĂč ils Ă©voluaient. Avec l’Occupation, Paul y trouve son compte. CamĂ©lĂ©on, il met en place un trafic de plus en plus lucratif. Puisqu’il faut cohabiter avec les Allemands, autant se faire un peu d’argent sur leur dos. On paie cher ses services, le luxe est aussi une maniĂšre de garder la tĂȘte haute, de rester digne. Et puis, le luxe en tant de guerre prend des allures diffĂ©rentes selon chacun. Pour un tel, c’est une motte de beurre, pour une autre, c’est un livre.

« Ce soir, Ă  la tombĂ©e de la nuit, il passera par la loge. Si jamais la gamine est saine et sauve, il lui laissera un mot pour la mettre en garde et la libĂ©rer de toute obligation – inutile qu’elle se mette en danger pour rien. Et puis, il compte toujours quitter Paris. Il n’a pas encore dĂ©cidĂ© s’il lui proposera de l’accompagner, lĂ  oĂč il ira. Ce qu’il sait, par contre, c’est que ce sera sa toute derniĂšre action. Quelque chose se serre en lui. Peut-ĂȘtre est-ce son cƓur – si c’est le cas, il l’ignore, il a toujours doutĂ© d’en avoir seulement un et jusqu’alors, ça l’arrangeait bien.
*
Paris lui paraĂźt plus vide que jamais, mais il devine, derriĂšre les murs et les fenĂȘtres occultĂ©es, une effervescence latente. On est en mai, il fait doux, les femmes Ă  bicyclette montrent leurs jambes, ont ressorti des placards leurs vastes capelines pour se protĂ©ger du soleil. Les jeunes hommes ont remplacĂ© les feutres par des canotiers, on sifflote avec un allant Ă©touffĂ© depuis des mois. Il remarque, ici et lĂ , tracĂ©es Ă  la craie par des mains audacieuses, des croix de Lorraine, si nombreuses que les Allemands ne perdent plus leur temps Ă  les effacer. Ont-ils aussi perçu que les Français commencent Ă  se relever ? »

Servane et Paul m’ont Ă©mue. Ils sont si fragiles, chacun Ă  sa maniĂšre. Ils sont si humains. BĂ©rĂ©nice Pichat Ă©crit deux trajectoires qui ne sont pas hĂ©roĂŻques, deux innocences dĂ©chues par l’ñpretĂ© de la vie, par la violence de la guerre. Son roman, sensible et documentĂ©, nous met face aux contradictions et aux compromissions de l’Histoire. Elle nous rappelle qu’il n’y a jamais deux camps, tout n’est jamais tout blanc tout noir. Et malheureusement, Ă  tomber dans le manichĂ©isme, on commet des dĂ©gĂąts irrĂ©parables. Ce roman est dramatique et magnifique Ă  la fois.


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