2002, la narratrice est une petite fille entre deux cultures, russe et française. À travers son regard d’enfant, nous percevons les incompréhensions entre les deux, les lignes de fracture, la difficulté d’être l’un et l’autre. En France, sa volonté d’agir à la française sans renier le russe. Elle est associée à des choses qui la dépassent, elle est dépassée. Russie, URSS, communisme, des mots qui entretiennent certains mythes dans l’imaginaire collectif des Français. Sans cesse elle se sent perçue comme l’étrange, plus encore que l’étrangère.
« Pendant que Nicole remplit le panier de courses, je regarde le monument en pierre au milieu de la place. L’inscription À ses enfants, la patrie reconnaissante. Et en dessous, une liste de noms. Tiens, je me dis, en Russie aussi on dit que la patrie, c’est la mère. La mère patrie. Je regarde les noms inscrits sur le monument, et je me demande comment ça fonctionne quand il y a plusieurs pays. Est-ce que moi je suis une enfant de la patrie en Russie ou en France ? Est-ce qu’on peut être l’enfant de plusieurs patries ? Dans ce cas, comment est-ce que les mères patries s’arrangent entre elles ? Et qu’en pensent les vraies mères ? Les mères non-patries. Sur le chemin du retour, je demande son avis à Nicole. Au mot « patrie » elle a la bouche qui fait un mouvement étrange. Elle ne l’aime pas beaucoup. Elle dit Ça, c’est un mot auquel on ne peut pas faire confiance. L’État se donne toujours le nom de patrie quand il s’apprête à commettre un crime. »
2011, après des années baignée dans la culture française, la narratrice se prend des claques, tandis qu’elle revient en Russie. À l’École du Théâtre National de Moscou, la hiérarchie avec les maîtres et le système de valorisation des étudiants la désarçonnent autant que nous. Son grand-père avec qui elle vit est souvent fébrile, apeuré lorsqu’on frappe à la porte. Il ne faut pas parler trop fort, surtout pas près de l’entrée. Avec la narratrice, nous comprendrons progressivement pourquoi. Pourquoi ce recours constant au nous, pourquoi se cacher derrière un collectif pluriel. Éviter les ennuis, ne pas attirer l’attention.
Décembre 2011, l’élection de Poutine, comme un déclencheur, coupe le roman en deux. Il y a un avant et un après pour la narratrice, une frontière franchie qu’elle ne pourra plus retraverser.
2019, la dernière partie du roman est celle qui relie le tout. À travers une enquête, un voyage interminable dans les méandres des archives et jusqu’à la Kolyma. Des milliers de kilomètres parcourus pour retrouver une trace infime d’un arrière-arrière-grand-père accusé d’être un « ennemi du peuple ». Cette partie m’a secouée. J’ai été émue par les personnes croisées, celles qui essaient de garder des traces, les courageux et justes de toutes les époques.
« Et donc ? Vous arrivez d’où ? De Moscou, je dis, je suis là pour la fiche d’enregistrement de mon arrière-arrière-grand-père. Pourquoi vous voulez la voir ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Dans chaque bureau d’archives où je suis allée, à un moment ou un autre, on m’a posé ces mêmes questions. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? À chaque fois, je sens monter une sorte de rage. Comme si accepter d’y répondre, c’était accepter qu’il puisse en être autrement. Que je pourrais ne pas le faire. Pourquoi on pose cette question à ceux qui cherchent et non à ceux qui ne cherchent pas ? Ça serait beaucoup plus intéressant. De savoir. Pourquoi vous ne demandez rien ? Pourquoi ça ne vous intéresse pas ? Je réponds Si vous posez la question, c’est que vous ne pouvez pas comprendre. Larissa Petrovna sourit. Il lui manque une dent du haut. La voix devenue douce, elle dit Et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas comprendre ? J’ai deux grands-pères qui sont passés par les camps. La fiche de l’un d’eux est dans ce bâtiment. Il était détenu à Magadan. Quand ils sont venus arrêter mon grand-père, mon père avait neuf ans, il rentrait de la pêche. Mon grand-père l’a appelé mais mon père est parti en courant, il a eu peur. »
Avec beaucoup de finesse, ce roman met le doigt sur le rôle de la mémoire. Le parallèle entre le passé et le présent, à l’image de ce grand-père traumatisé par la disparition injuste et violente de son propre grand-père. Poutine serait-il le Staline de notre époque ? Certains admirent encore « le petit père des peuples ». On gomme le Goulag, on efface des archives. C’est effrayant. Les victimes du passé côtoient celles du présent. Et les fantômes de la répression attisent les répressions actuelles.
« Je ne sais plus très bien ce que je fais là. C’est peut-être un mot qui me manque. Un mot qui dirait la naissance d’un mort dans la vie d’un vivant. Parce qu’il y a les vivants qui naissent, il y a les vivants qui meurent. Et puis il y a les morts qui naissent dans la vie des vivants. Les morts dont on ignorait l’existence et qui un jour apparaissent dans la nôtre après des années passées à l’orée de l’invisible. Ceux-là, il leur manque un mot dans le dictionnaire. Un mot pour eux, un autre pour le moment de leur apparition dans la vie du vivant et encore un troisième pour l’impact qu’ils y produisent. Il arrive parfois qu’un vivant doive aller chercher son mort lui-même. Les Grecs anciens étaient particulièrement rodés dans le domaine. Spécialistes de la catabase. Pour faire une catabase, il faut qu’une personne vivante descende aux Enfers. C’est Orphée qui va chercher Eurydice, Dionysos qui va chercher sa mère, Thésée qui va chercher Perséphone. Chacun d’entre eux est descendu aux Enfers pour ramener aux vivants un mort qui leur est cher. (…) Si quelqu’un me demande encore ce que je fais ici, je lui dirai ça. Je fais une catabase. »


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