La fronde d’une pionniĂšre đŸ—žïž  [RentrĂ©e littĂ©raire 2026]

Dans le Paris de la fin du XIXe, la jeune Line, travailleuse acharnĂ©e Ă  la plume talentueuse, perce progressivement dans le milieu du journalisme. Elle qui rĂȘvait de devenir actrice, elle qui a dĂ» jouer le jeu du patriarcat pour s’émanciper progressivement de son pĂšre et de son mari, deviendra SĂ©verine, une frondeuse courageuse et engagĂ©e au cĂŽtĂ© de Marguerite Durand dans le premier quotidien entiĂšrement Ă©crit, produit et dirigĂ© par des femmes : La Fronde.

« Elle est restĂ©e avec Marguerite et les filles jusqu’Ă  l’aube et les premiĂšres impressions. Ensemble, elles ont corrigĂ©, modifiĂ©, peaufinĂ©. Rien ne devait ĂȘtre laissĂ© au hasard. Vers quatre heures, les rotatives ont crachĂ© le journal, brĂ»lant comme du pain. Elles l’ont pris contre leur poitrine et l’ont humĂ© Ă  s’en faire tourner la tĂȘte. Marguerite a couru Ă  l’Ă©tage chercher du champagne. La bouteille est passĂ©e de main en main, de lĂšvres en lĂšvres. On s’est embrassĂ©es, on a pleurĂ©, dansĂ©, caracolĂ© dans des valses sans orchestre, saturant l’air de joie et de chansons. Les filles ont toutes retardĂ© le moment de partir. Elles ont continuĂ© Ă  rire de bonheur, de fatigue et de soulagement. Elles se sont tues, en apesanteur, bercĂ©es par le silence, les yeux dilatĂ©s par la nuit. Certaines – lasses – se sont allongĂ©es Ă  mĂȘme le sol, d’autres sont venues s’asseoir sur un rebord de fenĂȘtre ou un coin de bureau. Ce n’est qu’Ă  l’aurore, lorsque les couleurs ont perlĂ© dans le reflet des fenĂȘtres, que Marguerite s’est rĂ©solue Ă  les envoyer se coucher :

– Mesdames, il nous faut reprendre des forces, car ce n’est pas tout d’un numĂ©ro ! Les temps Ă  venir seront une gageure et je veux toutes vous voir sur le pont !

Hubertine Auclert s’est mise au garde-Ă -vous :

– Entendu, ma capitaine !

– Entendu, notre capitaine ! ont-elles repris en chƓur avant de se sĂ©parer dans la lumiĂšre naissante.

SĂ©verine a dormi deux heures. À prĂ©sent, elle flotte dans une rĂ©alitĂ© embrumĂ©e de fatigue. Elle tente de se dĂ©doubler, de dĂ©couvrir le journal comme si elle ne le connaissait pas. Cette nuit, cela n’avait rien Ă  voir, cette nuit Ă©tait une transe, un sabbat inĂ©dit de sorciĂšres. Ce matin, La Fronde est au milieu de la presse du jour, elle se veut sĂ©rieuse et respectable, habillant comme les autres quotidiens les tables les plus en vue de Paris. »

Ce roman historique m’a Ă©normĂ©ment plu. J’ai adorĂ© dĂ©couvrir SĂ©verine. Une femme qui jamais ne trahit ses idĂ©aux. Une femme Ă  la dĂ©termination de fer, qui sait manier l’humour et l’esprit Ă  une pĂ©riode abjecte pour notre sexe. Nous plongeons avec elle dans les milieux parisiens intellectuels, oĂč l’hypocrisie et le nĂ©potisme sont une normalitĂ©. Au cĂŽtĂ© de SĂ©verine, on croise les querelles de chapelle, les socialistes et les marxistes de façade pour qui les femmes n’ont apparemment pas les mĂȘmes droits aux luttes. NĂ©e Ă  la fin du XXe, biberonnĂ©e aux textes fĂ©ministes post-MeToo, je ne pouvais que m’indigner lors de ma lecture en voyant les comportements rĂ©ducteurs rĂ©servĂ©s Ă  mes consƓurs de l’époque. GrĂące au travail de MĂ©lanie Sadler, je retiens davantage le courage des pionniĂšres, ces battantes qui bataillaient pour celles qui ne le pouvaient pas. SĂ©verine, Marguerite Durand, les frondeuses : toutes ces femmes, j’aurais aimĂ© les rencontrer durant mon parcours scolaire, j’aurais aimĂ© entendre parler d’elles au collĂšge et au lycĂ©e. C’est dire tout le travail qu’il reste encore Ă  abattre pour l’égalitĂ©…

« – Nous aurons dĂ©sormais le droit de servir de tĂ©moin dans les actes civils.

Séverine rétorque :

– Quelle apothĂ©ose dans une vie ! Être tĂ©moin de mariage, c’est mon rĂȘve le plus fou…

Jeanne lĂšve les paumes vers le ciel :

– Ne jouez pas les rabat-joie.

– Ce n’est pas rien, tout de mĂȘme, Jeanne lutte pour ce droit depuis des annĂ©es, renchĂ©rit Maria dont la phrase se perd au loin.

Elle a poursuivi son chemin vers l’atelier de composition pour rĂ©cupĂ©rer, auprĂšs de l’une des dix-huit typotes, la premiĂšre impression de son article.

– Évidemment, concĂšde SĂ©verine en regardant l’avocate. Mais, vous croyez, vous, qu’ils finiront un jour par nous traiter en adultes ? »

L’époque de cette fin du XIXe n’est pas sans rappeler l’ambiance nausĂ©abonde actuelle. L’antisĂ©mitisme, le racisme, le colonialisme et le nationalisme font rage, les gens se dressent les uns contre les autres. Le cycle de l’histoire rappelle qu’il faut sans cesse rester vigilante, et des ouvrages comme Le bureau des audacieuses y sont prĂ©cieux. Comme SĂ©verine, ne baissons pas la garde, ne baissons pas les bras, dĂ©nonçons et luttons !

Portrait photographique de Séverine réalisé par Nadar.

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