Dans le Paris de la fin du XIXe, la jeune Line, travailleuse acharnĂ©e Ă la plume talentueuse, perce progressivement dans le milieu du journalisme. Elle qui rĂȘvait de devenir actrice, elle qui a dĂ» jouer le jeu du patriarcat pour sâĂ©manciper progressivement de son pĂšre et de son mari, deviendra SĂ©verine, une frondeuse courageuse et engagĂ©e au cĂŽtĂ© de Marguerite Durand dans le premier quotidien entiĂšrement Ă©crit, produit et dirigĂ© par des femmes : La Fronde.
« Elle est restĂ©e avec Marguerite et les filles jusqu’Ă l’aube et les premiĂšres impressions. Ensemble, elles ont corrigĂ©, modifiĂ©, peaufinĂ©. Rien ne devait ĂȘtre laissĂ© au hasard. Vers quatre heures, les rotatives ont crachĂ© le journal, brĂ»lant comme du pain. Elles l’ont pris contre leur poitrine et l’ont humĂ© Ă s’en faire tourner la tĂȘte. Marguerite a couru Ă l’Ă©tage chercher du champagne. La bouteille est passĂ©e de main en main, de lĂšvres en lĂšvres. On s’est embrassĂ©es, on a pleurĂ©, dansĂ©, caracolĂ© dans des valses sans orchestre, saturant l’air de joie et de chansons. Les filles ont toutes retardĂ© le moment de partir. Elles ont continuĂ© Ă rire de bonheur, de fatigue et de soulagement. Elles se sont tues, en apesanteur, bercĂ©es par le silence, les yeux dilatĂ©s par la nuit. Certaines – lasses – se sont allongĂ©es Ă mĂȘme le sol, d’autres sont venues s’asseoir sur un rebord de fenĂȘtre ou un coin de bureau. Ce n’est qu’Ă l’aurore, lorsque les couleurs ont perlĂ© dans le reflet des fenĂȘtres, que Marguerite s’est rĂ©solue Ă les envoyer se coucher :
– Mesdames, il nous faut reprendre des forces, car ce n’est pas tout d’un numĂ©ro ! Les temps Ă venir seront une gageure et je veux toutes vous voir sur le pont !
Hubertine Auclert s’est mise au garde-Ă -vous :
– Entendu, ma capitaine !
– Entendu, notre capitaine ! ont-elles repris en chĆur avant de se sĂ©parer dans la lumiĂšre naissante.
SĂ©verine a dormi deux heures. Ă prĂ©sent, elle flotte dans une rĂ©alitĂ© embrumĂ©e de fatigue. Elle tente de se dĂ©doubler, de dĂ©couvrir le journal comme si elle ne le connaissait pas. Cette nuit, cela n’avait rien Ă voir, cette nuit Ă©tait une transe, un sabbat inĂ©dit de sorciĂšres. Ce matin, La Fronde est au milieu de la presse du jour, elle se veut sĂ©rieuse et respectable, habillant comme les autres quotidiens les tables les plus en vue de Paris. »
Ce roman historique mâa Ă©normĂ©ment plu. Jâai adorĂ© dĂ©couvrir SĂ©verine. Une femme qui jamais ne trahit ses idĂ©aux. Une femme Ă la dĂ©termination de fer, qui sait manier lâhumour et lâesprit Ă une pĂ©riode abjecte pour notre sexe. Nous plongeons avec elle dans les milieux parisiens intellectuels, oĂč lâhypocrisie et le nĂ©potisme sont une normalitĂ©. Au cĂŽtĂ© de SĂ©verine, on croise les querelles de chapelle, les socialistes et les marxistes de façade pour qui les femmes nâont apparemment pas les mĂȘmes droits aux luttes. NĂ©e Ă la fin du XXe, biberonnĂ©e aux textes fĂ©ministes post-MeToo, je ne pouvais que mâindigner lors de ma lecture en voyant les comportements rĂ©ducteurs rĂ©servĂ©s Ă mes consĆurs de lâĂ©poque. GrĂące au travail de MĂ©lanie Sadler, je retiens davantage le courage des pionniĂšres, ces battantes qui bataillaient pour celles qui ne le pouvaient pas. SĂ©verine, Marguerite Durand, les frondeuses : toutes ces femmes, jâaurais aimĂ© les rencontrer durant mon parcours scolaire, jâaurais aimĂ© entendre parler dâelles au collĂšge et au lycĂ©e. Câest dire tout le travail quâil reste encore Ă abattre pour lâĂ©galitĂ©…
« – Nous aurons dĂ©sormais le droit de servir de tĂ©moin dans les actes civils.
Séverine rétorque :
– Quelle apothĂ©ose dans une vie ! Ătre tĂ©moin de mariage, c’est mon rĂȘve le plus fou…
Jeanne lĂšve les paumes vers le ciel :
– Ne jouez pas les rabat-joie.
– Ce n’est pas rien, tout de mĂȘme, Jeanne lutte pour ce droit depuis des annĂ©es, renchĂ©rit Maria dont la phrase se perd au loin.
Elle a poursuivi son chemin vers l’atelier de composition pour rĂ©cupĂ©rer, auprĂšs de l’une des dix-huit typotes, la premiĂšre impression de son article.
– Ăvidemment, concĂšde SĂ©verine en regardant l’avocate. Mais, vous croyez, vous, qu’ils finiront un jour par nous traiter en adultes ? »
LâĂ©poque de cette fin du XIXe nâest pas sans rappeler lâambiance nausĂ©abonde actuelle. LâantisĂ©mitisme, le racisme, le colonialisme et le nationalisme font rage, les gens se dressent les uns contre les autres. Le cycle de lâhistoire rappelle quâil faut sans cesse rester vigilante, et des ouvrages comme Le bureau des audacieuses y sont prĂ©cieux. Comme SĂ©verine, ne baissons pas la garde, ne baissons pas les bras, dĂ©nonçons et luttons !


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