Avec Eskera au bord du monde, Bérengère Cournut m’a fait découvrir les Kawésqar, un peuple originel de la Patagonie occidentale. Au début du roman, Eskera vit avec son grand-père. La nature est féroce sur cette terre hostile, mais Eskera est chez elle, on la voit crapahuter et gambader malgré les dangers. Elle passe ses journées à parcourir les canaux pour dénicher des coquillages et des moules, courir après les oiseaux, jouer avec ses deux amis Yasoep et Yuras. Jusqu’au jour où une immense vague déferle. L’eau détruit tout et l’emporte dans un voyage physique et temporel qui la fera grandir.
« Quelque chose en moi, dans mes tréfonds, a tremblé
– et cette vague, je te la lance.
Depuis le large, elle déferle et s’engouffre dans le canal.
Elle vient pour t’arracher à la baie qui, jusqu’ici, t’a portée en son sein – toi qui étais sans mère.
Ne crois pas qu’en te tendant cette main, je te protège.
Je suis la mer aussi bien que l’océan, je n’aime ni ne hais personne, je soulève et je repose – tout simplement. »
Eskera est une enfant-esprit, elle n’est pas née au sens matériel. Durant son périple, elle retrace le passé de son peuple. Il y a de cela des millénaires, les premiers Kawésqars chassaient au milieu des glaciers. Au contact des Blancs et des colons, ils se sont progressivement sédentarisés à Puerto Edén, un port de l’actuel Chili. Eskera lie amitié avec ses ancêtres, transcende les âges, créé des ponts avec les esprits de la nature. Elle fait perdurer la mémoire. Voilà l’âme du roman. La mémoire, la transmission, pour empêcher la disparition et l’oubli. La vie, la mort, les frontières entre les deux, le cycle qui se répète, sont autant de leçons à réapprendre en permanence.
« Une lune après l’autre, tandis que mon corps parcourt des plages, des criques, des rivages bordés de forêts, tandis qu’il s’éreinte à escalader des falaises et des îlots, dans la seule compagnie des oiseaux de mer et des crabes, quelque chose de mes anciens compagnons résonne sans cesse en moi. Même grand-père, même Loij sont là. C’est comme si je les portais tous, dans les aubes successives de ce monde déserté, où bruissent leurs présences passées. »
Vous l’aurez compris, Eskera au bord du monde est, pour nous lecteurs, un voyage onirique et métaphysique. Il faut lâcher prise et accepter la main tendue par l’enfant-esprit pour se laisser emporter à la rencontre des Kawésqar. C’est beau, puissant, mélancolique, unique. Ma lecture était une parenthèse, je partais très loin depuis mon canapé, depuis mon quotidien caniculaire.
« Et c’est là ta force, Eskera : tu es l’esprit de ce qui peut encore advenir, malgré la mort, malgré la disparition des corps.
Ton peuple n’est pas le seul à s’effacer, à se dissoudre.
Le continent est jonché de mémoires anciennes qui déclinent et qui s’éteignent. »


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