Hommage aux liens féminins et à Puerto Rico 🇵🇷 👑 [Rentrée littéraire 2026]

C’est l’histoire d’un départ, d’un exil, d’une séparation et d’une réparation. Il faudra trois générations de femmes. La grand-mère, la mère, la fille. Rafaela, Ruth, Daisy. Leurs relations sont façonnées par l’amour, mais les blessures et les traumatismes se transmettent inconsciemment et sont sources d’incompréhension. « Parle-moi de chez nous », c’est la réconciliation avec l’île de Puerto Rico, qui permet la réconciliation avec la mère et avec soi-même. La famille est comme un corps vivant, un banian, dont les racines, le tronc et les feuilles forment le tout. Une langue à réapprendre, des odeurs, des sons familiers et étrangers à la fois.

« Stefani, la famille et les distractions, oui, mais aussi le bouillonnement d’énergie, la lumière, la langue, les parfums et la nourriture. Le chœur des sons nocturnes, l’odeur d’asphalte chaud, de pluie et des flamboyants. Les gestes et les manies qu’elle avait toujours crus spécifiques à sa propre famille, à elle-même, jusqu’à ce qu’elle finisse par les remarquer partout ici : la façon dont sa mère fronçait systématiquement le nez quand elle souhaitait que Daisy répète ce qu’elle venait de dire, dont le magasinier de l’épicerie posait une main sur son bras avant de la diriger vers les olives qu’elle cherchait, allée 7. La façon dont la fierté collective se manifestait dans les passes difficiles, conséquence de l’autonomie d’un territoire qui n’était pas censé être autonome. Ce mélange de cran et de détermination, contrebalancé par une capacité à se réjouir qu’on voyait rarement à New York. Elle comprenait de mieux en mieux ce lieu, juste assez étranger pour constituer une aventure et malgré tout assez familier pour qu’elle s’y sente chez elle. Quelle que soit l’opinion de sa mère, Daisy savait que c’était de Porto Rico qu’elle avait toujours été amoureuse. Elle s’y sentait plus vivante. »

Jeanine Cummins est une conteuse talentueuse, et sa manière de raconter la famille m’émeut à chaque fois. Son nouveau roman fait la part belle aux liens féminins. C’est aussi un hommage à Puerto Rico. Mais si les premiers sont magnifiquement mis en valeur, ficelés avec finesse, l’île caribéenne me semble parfois quant à elle trop édulcorée, au point d’en devenir presque un fantasme. Le roman n’en reste pas moins excellent, à la fois saga familiale et historique, le genre d’histoire romanesque que je chéris.

La question de l’identité est au cœur du roman. On ressent tant de colère face aux micro-agressions quotidiennes. On voit ce qui nourrit le communautarisme aux USA, avec ce qu’il a de beau, de rassurant, mais aussi de dangereusement (et tristement) excluant. L’une des sous-intrigues (dès le premier chapitre) concerne un test ADN. Ce point m’interpelle. Était-ce vraiment nécessaire ? Le roman en lui-même évoque suffisamment le besoin de racines. En même temps, cela montre le besoin viscéral de certain.es de prouver un métissage et une appartenance. Un besoin qui semble exacerbé sur le continent américain. Qui me désarçonne, je l’avoue. C’est important, d’être fière de qui l’on est bien sûr, mais qu’est-ce que ça veut véritablement dire ? Qu’est-ce que des pourcentages sur une feuille de papier peuvent faire ressentir comme différence ? Doit-on prouver pour exister ? Savoir d’où l’on vient aide à déterminer où l’on va, je le crois profondément. La question reste la même : que signifie « d’où l’on vient » ? Surtout lorsqu’on est né sur un sol avec des origines d’ailleurs.

« Son héritage ! Ruth avait conscience d’une petite voix intérieure, rebelle, qui lui suggérait : Ton héritage, c’est la complaisance contemporaine des banlieues ! Elle savait que cette voix était injuste. Elle la musela à coups de ruban adhésif, lui donna un coup de pied dans les côtes, la balança par-dessus bord, et en trouva une autre, plus mesurée. Elle aurait aimé invoquer Thomas, la joie miraculeuse qu’ils avaient eue à nommer leurs bébés ensemble, son intonation le premier jour où il avait dit Charlie. Mais ce souvenir était si sacré qu’elle ne réussit pas à acheminer les mots jusqu’à ses lèvres.

« C’est juste que changer son nom, ce n’est pas rien, se borna-t-elle à répondre.

Pas du tout, rétorqua platement Charlie. Un tas de jeunes le font de nos jours. »
Ruth secoua la tête, bouche entrouverte, vide de toute parole sensée. Quelle époque humiliante pour être parent aujourd’hui – une époque où, après des millénaires, elle avait été valorisée, la sagesse générationnelle des aînés ne signifiait soudain plus rien.
Son fils ramassa le programme et lut à voix haute son nouveau-nom-amélioré, Carlos Hayes-Acuña. Elle eut un léger sursaut de colère, qui la surprit. Sans se l’expliquer totalement, elle avait sa petite idée : elle avait perdu Acuña à une période où elle n’avait pas le choix. Ce nom avait une signification pour elle, et pas uniquement parce que c’était celui de Papamío, mais aussi parce qu’en trois syllabes il contenait la musique de Porto Rico, de chez elle. Qu’elle l’ait perdu ou qu’on le lui ait pris, ce nom avait bel et bien disparu. Alors quel droit Charlie avait-il de se l’approprier avec une telle désinvolture, de l’essayer comme un costume ?
« J’en suis fier, Maman. C’est cool d’être portoricain. »

Les retrouvailles avec l’autrice Jeanine Cummins – dont j’avais adoré American Dirt et Le garçon du dehors, également aux éditions Philippe Rey – m’ont enchantée. Foncez découvrir son travail si vous ne la connaissez pas !

« Tu as remarqué les banians, Daisy ? Tu les as vus ? demande sa mère à son chevet. Avec leurs multitudes de troncs ? Tu sais qu’il y en a un de l’autre côté de cette fenêtre d’hôpital ? Ouvre les yeux, et tu le verras. Allez, Daisy. Ouvre les yeux. »
Les yeux de Daisy ne s’ouvrent pas. La machine à côté de son lit cliquette, bourdonne et respire pour elle. Sur un écran digital, Maman suit son rythme cardiaque. Elle lui tient la main.
« Quand j’étais petite, je croyais que ces arbres avaient un millier de racines, un millier de troncs, mais en fait ce ne sont pas du tout des troncs. Tu sais comment ils fonctionnent ? dit-elle d’une voix juste assez forte pour couvrir le bruit des machines-qui-maintiennent-en-vie. En réalité, ces troncs sont les branches. Ces branches poussent vers le haut, toujours plus haut, et vers l’extérieur. Ensuite, elles retombent ». Maman soulève le poignet de Daisy de quelques centimètres à peine au-dessus du lit d’hôpital, puis le laisse retomber. « Exactement comme ça, poursuit-elle. Elles retombent et s’enfouissent dans le sol, et c’est ainsi qu’elles deviennent les racines. N’est-ce pas la chose la plus magnifique que tu aies jamais entendue ? Les racines deviennent des troncs qui deviennent des branches qui deviennent des feuilles qui deviennent des racines. Et ainsi de suite, pour toujours. »


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