Apprendre Ă  s’aimer 💌 [RentrĂ©e littĂ©raire 2026]

Avant de commencer, je dois ĂȘtre honnĂȘte. J’ai failli arrĂȘter ma lecture Ă  la fin de la premiĂšre partie. Pourtant, j’ai apprĂ©ciĂ© le dĂ©but. Mais certaines longueurs, la tentation d’autres romans
 Et puis, je ne suis pas fan des longues scĂšnes de sexe Ă  rĂ©pĂ©tition. Je les aime suggĂ©rĂ©es, rares, tout en mĂ©taphores. Les mots de JosĂ©phine Tassy ont rĂ©ussi Ă  me rappeler. Je suis revenue. J’ai refait des pauses. J’ai Ă  nouveau retrouvĂ© le roman, petit Ă  petit, puis plus intensĂ©ment. Finalement, j’ai vagabondĂ© au cĂŽtĂ© de Thessa, la protagoniste. Et heureusement. Car ce roman est une merveille, et il m’aura fallu achever ma lecture pour le comprendre. Pour saisir la multiplicitĂ© et la profondeur du texte.

« Elle pourrait en parler des heures, raconter les plus menus dĂ©tails. Elle dit le trivial parce que ses sentiments pour David la feraient exploser s’ils franchissaient ses lĂšvres.

Je t’ai jamais vue comme ça.

Comment ?

Amoureuse.

Elle est amoureuse, oui. Elle ne sait pas pourquoi elle ne peut ĂȘtre amoureuse qu’ainsi : si fort que les mots sont trop faibles, si fort que le dire, c’est dĂ©jĂ  trahir. Elle sourit de son cĂŽtĂ© de l’Ă©quateur, mais Jypsi ne la voit pas.

Thessa a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© amoureuse, mais elle n’a jamais vĂ©cu d’histoire d’amour. On l’a aimĂ©e sans qu’elle aime, ou au contraire, elle a aimĂ© sans Ă©cho. Elle n’avait pas vĂ©cu l’amour que l’aimĂ© accepte et auquel il rĂ©pond. Brusque et entier dĂ©placement de ses intĂ©rĂȘts vitaux vers un seul point : un homme. Elle se baigne dans cette nouvelle façon d’ĂȘtre. »

« Vagabondes Â», c’est une longue lettre, deux temporalitĂ©s. Des fragments de vie qui s’assemblent. Trois amis, Thessa, Jypsi, NoĂ©, qu’on suit de l’adolescence Ă  la trentaine. L’amour sous toutes ses formes, l’amour dans toute sa puissance crĂ©atrice et destructrice. Certains paragraphes m’ont laissĂ©e sans voix, de par la beautĂ© de l’écriture, la justesse des idĂ©es. J’ai tissĂ© un lien avec Thessa, je l’ai vue apprendre Ă  aimer et surtout, apprendre Ă  s’aimer. De Zanzibar Ă  Paris, de Londres Ă  Los Angeles, elle se cherche, questionne ses origines et son avenir, dĂ©couvre sa bisexualitĂ©. Doucement, elle habite le monde et peuple le sien.

« David a dit : « Je ne croyais pas pouvoir aimer une Noire. »

À part cette phrase, son comportement – y compris ses emportements et sa façon de faire l’amour – avait en tout correspondu Ă  ce que j’attendais d’un homme. J’avais donc ravalĂ© mes doutes. David ne pouvait pas ĂȘtre si mauvais, il ressemblait tant aux hommes des films et des livres. Il Ă©tait colĂ©rique comme Doinel, jaloux comme Heathcliff, saccadĂ© au lit comme James Bond, instable comme un hĂ©ros de Godard, susceptible et grandiloquent comme Solal. David Ă©tait un homme comme les autres. J’avais Ă©tĂ© dressĂ©e Ă  me faire mĂ©priser il y a longtemps, et je l’avais acceptĂ©, dans une certaine mesure. On m’avait dressĂ©e Ă  ĂȘtre femme ; on ne m’avait pas dressĂ©e Ă  ĂȘtre noire. »

Il y a, tout au long du roman, des personnages solaires, des personnages cassĂ©s, auxquels je me suis attachĂ©e. David en revanche m’a immĂ©diatement horripilĂ©e, et je voulais que Thessa fuit cet homme. Il ne m’inspirait rien de bon, rien que de l’égoĂŻsme. Il sauve Thessa de la noyade dans la scĂšne d’ouverture, une scĂšne d’ouverture brillante, qui nous embarque immĂ©diatement, et qui pose dĂšs le dĂ©part les jalons de la suite. Il va falloir dĂ©construire le romantisme et tous les mythes de l’amour, constater les dĂ©gĂąts que gĂ©nĂšrent en nous les reprĂ©sentations dans le cinĂ©ma, les livres et la culture. L’homme n’est pas un hĂ©ros quand il rabaisse, quand il veut briller seul et ne laisse aucune place Ă  l’autre, quand il veut possĂ©der et dominer sous prĂ©texte que sans lui, rien ne serait possible. Thessa va devoir accepter que son sauveur sur cette Ăźle paradisiaque qu’est Zanzibar peut cacher un bourreau. Le prince charmant est un leurre.

« L’amour est l’une des grandes expĂ©riences de nos vies. Il occupe nos esprits, rapproche nos corps, organise nos familles. Il n’est pas une aventure secondaire destinĂ©e Ă  assurer la reproduction de l’espĂšce, ni un concept artificiel inventĂ© pour distraire les femmes du pouvoir, comme je l’ai entendu dire. Ma Blue, l’amour peut ĂȘtre source de plaisir, de joie, de bonheur, et de transformation. Pour t’ouvrir le chemin jusqu’Ă  cet amour-lĂ , j’irai sonder au fond de ma mĂ©moire et t’Ă©crirai les mots qui m’ont manquĂ©. »

La fin est tragique. J’en suis encore bouleversĂ©e.


Si vous souhaitez aller plus loin, l’article publiĂ© par Ewen Berton sur le site d’ActuaLittĂ© dĂ©ploie d’autres aspects du roman que j’ai moins mis en avant dans ma chronique.


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