Newsletter de juillet 2026.

Nous sommes en pleine Coupe du monde de football masculin. Comme tous les quatre ans, le monde se divise ce mois-ci en deux catégories. Celles et ceux qui ne manquent pas un match, parient entre amis et deviennent des tacticiens en puissance. Éternels incompris de celles et ceux qui en ont ras le bol du ballon rond et ne supportent plus le prénom Kylian.

Je suis normalement de la première catégorie. Mais jeune maman sans écran, je ne peux me laisser entièrement happée par ma passion. J’arrive au moins à suivre mes équipes favorites (France et Maroc) et à rentrer mes paris sur Mon Petit Prono (paris perdants, pour le grand bonheur de mes coéquipières). Alors pour celles et ceux de la seconde catégorie, je vous présente d’avance mes excuses. Je ne peux résister au plaisir de rédiger une newsletter autour du foot (si vraiment ce n’est pas votre truc, allez directement à la dernière partie : je vous réserve une petite surprise).


Foot-business : doit-on boycotter ?

À chaque nouvelle coupe du monde de foot masculin, c’est la même question : devrais-je boycotter ? Ce qu’il faut savoir, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas encore, c’est qu’avec la littérature, le football est mon autre grande passion. Je n’ai donc aucune envie de manquer les matchs de la plus grande compétition mondiale. J’aime les couleurs des maillots, les images des supportrices et supporters dansants dans les stades, les cris et les sauts partagés. La Coupe du monde, depuis toute petite, je l’associe à l’été, à la joie. En grandissant, j’ai découvert tout ce qui n’allait pas dans le foot-business.

J’ai boycotté la Coupe du monde au Qatar : des stades dans le désert, des compétitions nationales décalées pour jouer en hiver, alors qu’on hurle dans le vent qu’il faut agir face au changement climatique. Je m’y suis tenue, à contre-courant de mon entourage, et je me sentais à la fois fière et triste. Je n’ai triché que deux fois : lors du match France-Maroc (je ne voulais pas manquer cette affiche, si fière de voir le pays où je me suis expatriée 3 ans affronter mon pays) et lors des penaltys de la finale (je faisais alors des achats pour Noël, avec ma maman et une amie, et on s’est agglutinées avec une masse de gens devant les écrans d’un bar pour voir la France perdre aux penaltys face à l’Argentine).

En boycottant l’événement au Qatar, je ressentais une espèce d’évidence. Aujourd’hui, alors que la compétition bat son plein sur trois pays (USA – Canada – Mexique), que le désastre écologique continue (forcément, quand on joue sur un continent entier…), d’autres de mes valeurs sont durement attaquées. J’ai longuement débattu avec mon compagnon. Je me sentais mal à l’idée de regarder, j’avais l’impression d’être complice de la clique Trump – Infantino (le président de la FIFA qui est selon moi un mafieux éhonté et cynique, dont le seul moteur est l’argent*).

* Je vous laisse découvrir l’article éclairant sur le personnage Gianni Infantino, publié dans Le Monde le 4 juin dernier.

Toutes ces questions que je me posais, c’était l’occasion de relire le petit essai de Franck d’Agostini, Evénéments sportifs : faut-il les boycotter ? publié dans la collection ALT aux éditions La Martinière. En voici quelques extraits choisis.

« Le dernier Mondial de football fin 2022, décidément, offre une assez belle illustration de toute la complexité du sujet et de ses paradoxes : alors que le boycott a rarement autant suscité de réactions et, semble-t-il, d’adhésion, des records d’audience ont été battus en France pour les demi-finales et la finale, dépassant ceux de l’édition précédente remportée par les Bleus.

A l’échelle mondiale, plus de 5 milliards de personnes auraient interagi sur les réseaux lors des matchs de la compétition, 1 million de spectateurs se seraient rendus dans le pays hôte et 420 000 personnes issues de 150 pays différents auraient postulé pour y être volontaires. »

Si j’ai boycotté la Coupe du Qatar, ne suis-je pas condamnée à boycotter tous les grands événements sportifs pour être logique ? Dans un pays gouverné par Trump, où la division, le racisme et le climato-scepticisme sont les maîtres-mots, la valeur numéro une n’est pas de rassembler. La valeur numéro une est marchande. Il faut cependant garder en tête que les grands événements sportifs sont des vitrines. Et s’il était possible, comme l’évoque Franck d’Agostini, de se les réapproprier ?

« Tommie Smith et John Carlos sur le podium des Jeux de Mexico (1968) ont incarné leur lutte pour l’égalité et contre la ségrégation raciale.

(…)

Quand certains défendront l’opinion que participer à un événement revient à légitimer ou cautionner la politique des organisateurs, d’autres assureront, au contraire, qu’il s’agit justement d’en exploiter la visibilité pour mieux en dénoncer les dérives. Certains voudront se rendre sur place pour alerter et témoigner ; d’autres préféreront montrer leur désapprobation en s’en abstenant. Et toutes ces positions différentes mais complémentaires peuvent être compatibles. »

Je ne peux m’empêcher de penser à la prestation de Bad Bunny durant la finale du Super Bowl. L’artiste est parvenu à mettre en avant la beauté et la diversité des cultures latino-américaines. En jouant le jeu des puissants, il a ramené sur le devant de la scène des questions primordiales sur les droits humains.

« En bref, la question de boycotter ou non n’est pas tant une fin en soi que l’ouverture d’interrogations plus globales sur les rapports que nous souhaitons entretenir avec un événement. », Franck d’Agostini.

Finalement, mon compagnon a su me convaincre avec cet argument : nous jouons avec des personnes qui ne partagent pas forcément nos valeurs. C’est ce qui coince quand on transpose tout ça au niveau étatique. Je choisis de ne pas boycotter cette année, mais j’agis différemment. Je vous écris cette newsletter, je suis de près les événements, et par conséquent, je me sens davantage légitime à dénoncer les malversations et les abus. Enfin, je retourne à l’essentiel, je fais la part des choses, et je retrouve ce que j’aime tant dans ce sport.

La force du football, c’est de nous avoir permis et de nous permettre encore aujourd’hui de côtoyer des personnes qu’on ne côtoierait peut-être pas autrement. Sur le terrain, on ne parle pas politique, on essaie d’effacer les couleurs de peau, les orientations sexuelles et les genres. Il y a de l’homophobie, du racisme et du sexisme dans le foot, comme ailleurs dans la société, mais en jouant, en se cantonnant au sport, petit à petit, on brise certaines barrières.

J’ai vécu en Jordanie, puis au Maroc, et dans ces deux pays, j’ai eu la joie de jouer au foot mixte. J’ai lié des amitiés précieuses, mais la plupart du temps, j’ai simplement tapé dans le ballon avec des personnes que j’ai par la suite perdues de vue. J’ai rencontré des hommes capables de jouer avec des femmes, et d’autres trop imprégnés par les cultures patriarcales pour y parvenir. J’ai pesté contre ces derniers, mais je n’ai jamais arrêté de jouer. Résultat : je sais aujourd’hui ce que signifie véritablement l’inclusivité.

Dans mon club actuel, l’A.S. Musau à Strasbourg, j’ai participé à plusieurs tournois organisés avec l’association Kabubu, une association qui permet aux réfugiés de s’intégrer par le sport. Les personnes avec qui j’ai joué ont leur histoire et leurs valeurs, j’ai mon histoire et mes valeurs. Nous avons laissé tout ça à la maison, et nous avons simplement joué au foot. Sur le terrain, ce n’est pas tout rose quand on joue en mixité. Il y aura toujours ceux qui veulent briller, qui oublient le collectif, qui ont cette fichue idée imprimée dans la tête que les filles sont moins douées. C’est en jouant qu’on apprend : petit à petit, les mentalités évoluent. On converge sur le terrain. Et, j’en suis persuadée, si mon équipe a gagné l’un des tournois, c’est parce que le talent a été mis au service du collectif.


Le foot, une inspiration pour mon écriture

Il y a un aspect purement personnel dans la pratique. Je peux analyser le rapport au corps et à l’effort, à travers la répétition aux entraînements, l’acharnement, la régularité. Je peux questionner la gestion des émotions. Les frustrations, les réactions face à la défaite ou à l’échec. L’insertion dans un groupe, le partage, la solidarité, l’exclusion, la solitude.

Il y a le club sportif, où l’on fait société à petite échelle. Comme tout lieu réunissant des humains, il y a des codes, des problèmes, des querelles. La compétition y est exacerbée, mais nous sommes en perpétuelle compétition dans nos vies. En compétition avec nous-mêmes, lorsqu’on veut se dépasser. En compétition avec les autres. La compétition, quand elle est saine, nous élève. Mais parfois, voire souvent, elle nous épuise. Jouer en club, c’est finalement un étrange mélange. On est en compétition avec des partenaires dont on a besoin pour jouer (dont certains deviennent des ami.es). On doit à la fois se démarquer et faire briller nos coéquipiers.

Dans ma nouvelle Lose Yourself publiée dans le recueil En marge en 2023*, j’ai voulu travailler sur ces différents paradoxes. Line, ma protagoniste, rêve de devenir pro’. À 15 ans, elle intègre un Pôle Espoir. À un âge où l’on a du mal à se comprendre, à s’exprimer, où l’on tâtonne face à un corps changeant. Dans un univers où elle ne peut partager ses doutes et ses peurs, car ils seraient perçus comme des faiblesses.

*La maison d’édition Pacifica, dans laquelle ma nouvelle a été publiée, n’existe plus depuis le décès de son directeur. J’ai récupéré tous mes droits sur mon texte, et je réfléchis encore au meilleur moyen de le partager avec vous.

J’ai l’ambition d’écrire un roman d’anticipation, dans lequel le foot féminin serait au cœur de l’intrigue. En ce moment, baignée dans l’ambiance de la Coupe du monde masculine, je multiplie mes lectures, je remplis un carnet de notes et d’idées. C’est la phase du world building, de la boulimie de recherches et de lectures. Mes personnages, doucement, prennent vie dans mon esprit et dans mon carnet. Les sujets que je souhaite traiter, progressivement, s’affinent.


Foot et littérature : mes recommandations

« FC Foot » de Timothée Ostermann et Olivier Bron aux éditions 2042 est une BD « dont vous êtes le ballon » (assorti à mon maillot de l’équipe du Sénégal). Allez à la page 5 si vous faites la passe en retrait, à la page 19 si vous tentez la frappe… à vous de choisir votre destin pour, peut-être, percer dans le monde impitoyable du football. Les scénarios sont hilarants. Ils dénoncent autant qu’ils amusent.

« Cleat Cute » de Meryl Wilsner (pas encore traduit) est une romance lesbienne entre deux athlètes hyper attachantes (accompagné de mon maillot de l’équipe de France). Henderson, capitaine de l’équipe nationale, est une star discrète qui valorise le travail et n’aime pas le star-system. Matthews, la nouvelle, exubérante et pleine d’énergie, est déterminée à trouver sa place dans l’équipe.

« Foot Manifesto » aux éditions divergences (accompagné de mon maillot de l’équipe du Nigéria) est un essai engagé pour celles et ceux qui veulent que les valeurs humaines l’emportent sur les valeurs marchandes. L’arbitrage, les ravages des paris sportifs, l’actionnariat des supporters… Les sujets sont passionnants, et les auteurs proposent des idées pour réenchanter nos stades.

« Le Ladies Football Club » de Stefano Massini (assorti à mon maillot de l’équipe du Maroc) est un roman en vers libres qui raconte les pionnières anglaises. Par ici pour lire ma chronique complète.

« Saison des roses » de Chloé Wary aux éditions FLBLB, est une BD aux illustrations pop que j’adore conseiller. Il y est question d’égalité et d’amitié. Je l’ai assortie au maillot de mon club l’A.S. Musau à Strasbourg, où la section féminine a autant de poids que la section masculine.

« One Life » de Megan Rapinoe, aux éditions Stock (accompagné du maillot du Mexique que j’ai emprunté à mon chéri) est un récit de vie. La joueuse des USA est un modèle qui m’a énormément inspirée, tant dans son jeu, dans son attitude sur le terrain, que dans ses prises de position.


Si la littérature se jouait sur un terrain…

Il y a des personnalités et des qualités qui se révèlent très utiles aux différents postes. Je me suis beaucoup amusée à imaginer mon équipe-type, en choisissant onze titulaires parmi mes romans favoris. A ce jeu-là, même les non-amateurs peuvent se frotter…

1 – Gardienne : Anna Karénine de Tolstoï. Aux buts, il faut quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux, qui n’a pas peur d’aller au contact ni à contre-courant. La prestance de l’héroïne russe s’est imposée à moi.

2 – Latérale droit : Je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McConaghy. Le mordant des loups et les sacrifices pour la meute. Parce que le poste de latéral demande d’être à la fois défensif et offensif.

3 – Latéral gauche : La danse des flamants roses de Yara El-Ghadban. Le sel d’une utopie et la volonté de refaire société, même quand tout a été détruit et qu’on est menés au score.

4 – Défenseur central et capitaine : Dune de Frank Herbert. Paul Atréide et sa vision hors du commun sauront guider l’équipe jusqu’à la victoire.

5 – Défenseur central : Un jeu sans fin de Richard Powers. Quoi de plus efficaces que des défenseurs de l’océan et de l’environnement en charnière central ?

6 – Milieu défensif : 4 3 2 1 de Paul Auster. Quatre poumons, une endurance à toute épreuve. Peu importe le scénario, Archie Ferguson saura se réinventer et s’adapter.

7 – Ailier gauche : La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Un ailier pluriel, qui n’a pas peur de se remettre en question et d’interroger ses pairs pour progresser. Et puis, le Sénégal est champion d’Afrique…

8 – Milieu : L’inventaire des rêves de Chimamanda Ngozi Adichie. Un milieu qui sait récupérer, se projeter et nous faire rêver.

9 – Attaquante de pointe : L’art de la joie de Goliarda Sapienza. Pour des buts solaires, flamboyants et sans fausse-modestie.

10 – Milieu offensif : Demain, et demain, et demain de Gabrielle Zevin. Un milieu inventif au service du collectif.

11 – Ailière droite : La Passe-Miroir de Christelle Dabos. Ophélie saura faire la passe décisif au bon moment et se faire oublier de la défense adverse sans jamais se retrouver hors-jeu.

Et vous, quels seraient vos 11 romans titulaires ?


Je vous souhaite un bel été ☀️, et j’espère que lorsque je vous enverrai la prochaine newsletter, nous serons champions du monde…

Allez les Bleus 🇫🇷 !


En savoir plus sur Alexandra Zins

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Une réponse à « Newsletter de juillet 2026. »

  1. Newsletter très intéressante, je ne suis pas du tout le foot, sauf les actualités politiques qui en découlent et c’est un sujet très complexe que tu abordes avec beaucoup d’honnêteté. Merci pour toutes ces recommandations, j’aime beaucoup les recommandations sous la forme du terrain de football !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire