Le roman s’ouvre sur une scène splendide. Takiko, vingt-et-un an, est réveillée par les vagues qui traversent son corps. La douleur, doucement, monte. Les contractions se rapprochent. En toute sérénité, elle comprend que c’est pour aujourd’hui. Son bébé va naître. Elle ne se précipite pas, profite des premières lumières de la journée, puis s’en va seule jusqu’à la maternité.
« Du fond de son sommeil, Takiko ressentit la douleur comme si quelqu’un l’appelait. Celle qu’on appelait, c’était elle quand elle était enfant. Mais très vite la voix disparut. Cette unique pensée traversa son corps tel un rêve agréable. Puis la voix revint, se rapprocha doucement de Takiko. Le bas de son ventre, en réponse, se mit à trembler légèrement. Elle ne voulait pas se réveiller. Rien ne l’y obligeait. Ce fut ce qu’elle pensa juste avant d’ouvrir les yeux. »
Il y a dès cette première scène toute la pudeur de l’écriture de Yuko Tsushima, tout le courage de son héroïne Takiko. On découvre une jeune femme à la fois perdue et ancrée dans son monde. Sa famille dysfonctionnelle est un poids, et à présent maman célibataire, elle ne peut la quitter. La naissance de son fils est une émancipation et une aliénation. Takiko prend son nouveau rôle à bras le corps, assume, souffre en silence, explose parfois, cherche la beauté dans le quotidien devenu éreintant. Elle se découvre à travers Akira, son fils. Car devenir mère est une métamorphose. Peu importe l’âge. C’est un processus perpétuel, qui élève, abîme, répare, transforme. Takiko vit tout cela à la fois. Elle vient d’entrer dans la vingtaine, elle manque encore de mots pour voir le monde. Elle est parfois passive, mais jamais ne subit. C’est plutôt comme si elle laissait la vie venir à elle. À travers la plume de Yuko Tsushima, la brutalité du réel côtoie l’onirisme. On voit Takiko se détacher d’elle-même, et on se détache avec elle, on se laisse emporter, contemplatives à ses côtés. L’espoir reste ainsi palpable, même infime, malgré l’adversité.
« Takiko avait attendu le dernier moment pour aller déclarer la naissance d’Akira à la mairie de son arrondissement. En même temps, elle avait obtenu d’être inscrite sur les registres d’état civil en tant que chef de famille. Elle ne l’avait pas dit à ses parents. Plusieurs jours après, elle sortit se promener avec Akira dans les bras, et passa par un bureau tout proche pour demander une fiche d’état civil. Elle n’en avait pas expressément besoin, mais elle avait envie de la voir.
Quelques jours plus tard, elle tenait enfin entre ses mains sa nouvelle fiche. Là où jusqu’alors se trouvait le nom de son père, était maintenant inscrit son propre nom. Il était suivi de celui d’Akira, comme membre à part entière de sa propre famille. La colonne concernant le père d’Akira avait été laissée en blanc. Dans celle relative à la mère était noté le nom de Takiko. À la rubrique lieu de naissance était écrite l’adresse de la maternité. Il était aussi spécifié que la déclaration de naissance avait été faite par la mère, Takiko Odaka. Pour elle-même, il était notifié que c’était son père qui avait fait la déclaration. Takiko était la fille aînée, mais pour Akira, il n’y avait pas « fils aîné », mais « garçon ».
Elle avait lu sa fiche d’état civil en faisant attention à ne pas être vue. Elle l’avait relue plusieurs fois avant de la déchirer. Maintenant qu’elle l’avait réellement tenue entre ses mains, cela ne l’intéressait plus tellement. Mais malgré tout, elle ne pouvait pas l’oublier. C’était comme si toutes les questions qu’elle se posait étaient apparues soudain sur une feuille de papier. Qui était donc, pour elle, cet enfant qui avait pour nom Akira Odaka ? C’était le bébé auquel elle avait donné naissance. Et elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il lui faisait l’impression d’être un inconnu. Quelqu’un de particulier. Mais elle ne comprenait pas ce que cela voulait dire. »
Je ressens une affection profonde pour Takiko. Son choix de devenir mère, conscient ou inconscient, soulève avec subtilité tant de choses sur la maternité et l’humanité. La place dans la société l’obnubile et la rebute à la fois. Les injonctions sont là, elles l’oppressent, il faut gagner de l’argent, récupérer l’enfant à l’heure à la crèche, mais parfois, les arbres, les fleurs, la lumière du printemps, le clapotis de la pluie, parviennent à tout balayer. Takiko ne peut pas partir, elle est prisonnière de sa famille. Devenir maman la fait grandir mais accentue sa dépendance. Comment pourrait-elle payer une crèche et un loyer ? Dans le Japon des années 1980s, où la honte, le qu’en-dira-t-on et les convenances étouffent, elle doit éviter les coups de son père alcoolique, supporter les complaintes de sa mère et entretenir son frère. Je la trouve si courageuse, si volontaire. La fin du roman signe la fin de sa première année de maternité. On l’a vue grandir, on doit la quitter sans pour autant calmer toutes nos inquiétudes. C’est ça, la vie, nous enseigne Yuko Tsushima. Faire confiance, et espérer pour le mieux.
« En juin, Takiko eut vingt-deux ans. Le jour de son anniversaire, sa mère lui dit : « C’est bien aujourd’hui que tu as vingt-deux ans, n’est-ce pas ? Alors, ça ne te fait plus plaisir ? »
Après avoir esquissé un signe d’approbation, Takiko se ravisa et répondit : « Mais si, je suis contente.
— C’est vrai, tu as encore beaucoup de temps devant toi. Mais bientôt, ça deviendra le jour que tu aimeras le moins de l’année, lui dit sa mère, plaisantant à demi.
— Tu crois ? »
Au fond, Takiko ne savait pas très bien. Si elle était heureuse le jour de ses vingt-deux ans, ce devait être la même chose pour n’importe quel anniversaire, se disait-elle. Pourtant, elle n’éprouvait plus la même allégresse que durant son enfance. Et le sentiment d’attente lui aussi s’était estompé. Cette date n’avait plus d’importance particulière. Le jour de la naissance d’Akira était beaucoup plus marquant dans son souvenir. Elle ressentait l’écoulement du temps et des jours qui passent dans ce chiffre vingt-deux qui venait nouvellement de lui être attribué. Elle n’en était ni heureuse ni malheureuse, et seule la certitude de cette sensation neutre lui était agréable. »
« Femme qui court dans la montagne » de Yuko Tsushima, initialement publié en 1980 au Japon, republié aux éditions La Croisée en mars 2026. Traduit du japonais par Liana Rosi et préfacé par Lauren Groff.

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