AccompagnĂ© de ses ami.e.s Louise, Djo et Harli, Alex part aux US pour une mastectomie. Le voyage se transforme en roadtrip queer. Lâoccasion pour Alex de prolonger ses questionnements. Car lâidĂ©e de se dĂ©faire de ses seins nâest pas si Ă©vidente. Transatlantique est un rĂ©cit intime et engagĂ©, mais aussi Ă©clairant pour la cis-hĂ©tĂ©ro que je suis. Jâai eu les larmes aux yeux au moment de lire le rĂ©sultat de lâopĂ©ration, jâavais lâimpression dâĂȘtre un peu dans la salle minuscule de lâhĂŽpital, avec Alex, Harli, Djo et Louise.
« – OK. Allez-y, racontez-moi.
La docteure Girard vient de lever les yeux des papiers sur lesquels elle prenait des notes et me regarde fixement. Elle attend que je parle. Jâinspire et je lui demande avec autant de naĂŻvetĂ© que possible :
– Je vous raconte juste les Ă©lĂ©ments par rapport Ă ma transition ?
– Oui, sauf si vous avez d’autres problĂšmes aussi importants dans la vie que celui-lĂ , mais il ne me semble pas vu que vous avez un niveau d’Ă©tudes… quel niveau dĂ©jĂ ?
– Master.
– Un bon niveau donc. Pour en arriver lĂ , vous n’avez pas dĂ» avoir d’autres problĂšmes que celui-lĂ ?
J’avale le mot « problĂšme » comme une couleuvre et je rĂ©ponds :
– Non.
– Bon, alors, racontez-moi.
La docteure Girard est endocrinologue : elle a le pouvoir de me prescrire de la testo. Pour la voir, il a fallu que j’obtienne une attestation d’un psychiatre comme quoi j’Ă©tais bien malade mentalement du « syndrome transidentitaire ». Mais ce que je n’avais pas anticipĂ© pour cette derniĂšre Ă©tape d’accĂšs Ă la testo, c’est qu’elle aussi voudrait jouer au psy. Elle attend. Tout mon corps refuse l’exercice, mais je me lance quand mĂȘme. »
Câest beau et poĂ©tique, la maniĂšre avec laquelle le concept du genre est questionnĂ©e. Je sentais combien Alex souhaitait sâaffranchir des codes, combien pourtant le fait de sâinscrire dans des cases Ă©tait encore un rĂ©flexe qui le faisait souffrir. De qui hĂ©ritons-nous ce besoin ? Tout serait plus simple, sans cases, sans codes. La libertĂ© totale, est-ce une chimĂšre ? Lire ce texte de Camille CorcĂ©joli Ă©tait aussi l’occasion pour moi d’interroger les carcans dans lesquels nous nous enfermons tous, chacun Ă son Ă©chelle. Questionner la fluiditĂ© des genres revient Ă donner un grand coup de pied dans les injonctions.
« Trans, pour moi, c’est une proposition. Une respiration. Une porte dĂ©robĂ©e que l’on m’a indiquĂ©e. Une sortie de secours. Un adieu au monde hĂ©tĂ©ro. De l’espace. Un nouveau dictionnaire. Un corps que je me rĂ©invente. Un come-back dans ma sexualitĂ©. Une exaltation. Un pouvoir. Un jeu. Une place. Une communautĂ©. Des doutes. Une impossible vĂ©ritĂ©. Une imposture. Une impuretĂ©. Une inquiĂ©tude. Je m’inquiĂšte souvent. Est-ce que le souffle qu’a reprĂ©sentĂ© ma rencontre avec la communautĂ© trans vaut identitĂ© ? Est-ce que trouver un nouveau terme et de nouvelles possibilitĂ©s, c’est se trouver soi ? Et si je ne veux pas prendre d’hormones ni faire d’opĂ©ration, suis-je un faux trans ? Si je ne me reconnais pas dans les expĂ©riences des autres, suis-je un pseudo-trans ? Si je n’arrive pas Ă me nommer, suis-je un demi-trans ? »
La violence transphobe et rĂ©trograde est lĂ , parfois implicite, parfois franchement explicite. Heureusement, la gaĂźtĂ© la surpasse. GrĂące Ă la puissance des amitiĂ©s. Jâai envie de prendre cette espoir, dâune joie surpuissante. Nous en avons besoin.
« Je peux ĂȘtre une frĂ©rotte, un sĆuret, un petit-fils Ă paillettes, une fille dans le canapĂ©, un neveu en cuisine, une tata musclĂ©e, un tonton fĂ©ministe, un queer affiliĂ©, un apparentĂ© non identifiĂ©, y a plus qu’Ă imaginer. »
« Y a plus qu’Ă imaginer » : un si belle conclusion đ.

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