La musique Ă  l’honneur, et un duo plus vrai que nature đŸ‘©đŸżâ€đŸŽ€đŸŽ€đŸ„

Comment Opal Jewel et Neville Charles deviennent-ils le mythique duo rock’n’roll des annĂ©es 1970s ? Sunny S. Shelton, premiĂšre rĂ©dactrice en chef noire du magazine musical Aural, se lance dans l’écriture d’un livre Ă  leur sujet tandis que le scoop n’est pas encore tombé : aprĂšs des dĂ©cennies de carriĂšre solo, le duo s’apprĂȘte Ă  remonter sur scĂšne pour son ultime revival


OPAL JEWEL

Nous mangions dans un diner quand Nev m’a demandĂ© comment je voulais que mon nom apparaisse sur l’album, comment je l’imaginais prononcĂ© sur une scĂšne. Je sais, c’est choquant, mais je n’y avais pas encore rĂ©flĂ©chi. J’avais rĂȘvĂ© mon nom en lettres lumineuses au fronton d’une salle quelque part, bien sĂ»r, mais je le voyais toujours tel quel : Opal Robinson. C’est la pure vĂ©ritĂ©. Mais Opal Robinson Ă©tait quelqu’un d’autre Ă  prĂ©sent, rien Ă  voir avec l’artiste que j’Ă©tais en train de devenir.

NEV CHARLES

On a soupesĂ© quelques idĂ©es. Par exemple, Opal Odd – «Opal Bizarre», ça aurait fait un sacrĂ© nom punk, plus tard quand on y pense, mais Ă  l’Ă©poque ça nous semblait trop Ă©vident…

Je l’ai dit et le redis : ce roman est un bijou (dĂ©cidĂ©ment, les Ă©ditions Zulma… 🧡) ! Dawnie Walton a créé des icĂŽnes pop et tout un univers musical. C’est fou de se dire que j’avais parfois l’impression de vĂ©ritablement connaĂźtre ces artistes. D’entendre la mĂ©lodie, de ressentir le tempo de leurs chansons pourtant imaginaires. De voir les foules en dĂ©lire acclamer leurs prestations scĂ©niques.

La narration est intelligente ; les discours directs nous sont retranscrits par la narratrice – Sunny, la rĂ©dactrice en chef du magazine Aural – , et c’est Ă  nous, lectrices, de recoller les morceaux du puzzle. Les vĂ©ritĂ©s se dĂ©voilent dans un style oral magistralement orchestrĂ©, et nous dĂ©couvrons aprĂšs tant de dĂ©cennies les secrets, les hontes et les petits arrangements. Opal, sibylline, nous reste inaccessible sans jamais perdre de sa superbe. Elle incarne une icĂŽne fiĂšre et indocile, mĂ©lange des reines Afro-AmĂ©ricaines de la musique. Nev, en revanche, British attachant un peu gauche Ă  ses dĂ©buts, nous apparaĂźt progressivement sous un jour moins flamboyant, rongĂ© par la soif de rĂ©ussite et l’univers impitoyable de la gloire.

Les dĂ©buts m’ont rappelĂ© Just Kids de Patti Smith : ce New York effervescent, oĂč l’on vit sans le sou dans un taudis, oĂč l’on s’acharne en espĂ©rant enfin percer. Il y a la candeur et les difficultĂ©s, souvent fantasmĂ©es, mais pas si loin du compte. Puis vient le moment de bascule : le duo se fait remarquer, la carriĂšre peut exploser. Jusqu’au drame.

C’est finalement Sunny, la rĂ©dactrice et narratrice, qui m’a le plus touchĂ©e. OpiniĂątre et passionnĂ©e, elle est progressivement dĂ©passĂ©e par son projet. Oui, ce livre Ă  Ă©crire sur le revival des deux stars, c’est un grand coup pour sa carriĂšre. Mais c’est surtout et avant tout sa propre histoire qu’elle questionne. Car son pĂšre, le batteur Jimmy Curtis, Ă©tait l’amant d’Opal Jewel. Il est mort peu de temps avant sa naissance, assassinĂ© durant l’un des concerts du duo


OPAL JEWEL

Les premiĂšres fois qu’on s’est produits sur scĂšne dans les salles des Blancs, les gens Ă©taient tellement perplexes. [Rires.] Ils nous regardaient avec des sourires niais en penchant la tĂȘte, comme s’ils essayaient de comprendre ce qu’ils avaient sous les yeux. Et Ă  la fin de chaque concert, l’un de ces idiots venait immanquablement me voir, poing levĂ©, pour me dire «Power to the people» ou m’appeler « Sister», le genre de truc qui me faisait comprendre que rien – ni la musique, ni les petites plaisanteries, ni mĂȘme mes habits – n’Ă©tait plus digne de commentaires que le fait que je sois noire. Comprends-moi bien : tous ceux qui vous disent que, pour eux, les couleurs n’existent pas sont de foutus menteurs. Mais il y a une grande diffĂ©rence entre ce qu’on voit, et ce qu’on dit. Et leurs petites remarques, leurs tentatives de parler comme des Noirs ou je ne sais quoi, pour moi, c’Ă©tait leur maniĂšre de me faire savoir que ma prĂ©sence ici ne les dĂ©rangeait pas, que j’Ă©tais la bienvenue sur ce qu’ils considĂ©raient Ă  l’Ă©vidence comme Ă©tant leur scĂšne.

Et puis on essayait les endroits noirs, et les gens n’Ă©taient pas perplexes du tout, ma chĂ©rie – ils savaient trĂšs bien ce qu’ils pensaient dĂšs qu’ils voyaient Nev et entendaient ce drĂŽle de son. [Rires.] Vendue, Arriviste, Bounty, Hypocrite
 Pendant un moment, j’ai eu droit Ă  tout un tas de nouveaux surnoms.

JIMMY CURTIS

La musique en elle-mĂȘme n’a pas de couleur. C’est un continuum qui dĂ©bute avec le tambour et se dĂ©cline Ă  partir de lĂ . L’industrie et l’argent, c’est ça qui fout tout en l’air. Je sais pourquoi les Noirs rĂ©agissent comme ça. Le rock’n’roll, c’Ă©tait juste une lĂ©gĂšre variante du blues, mais les Blancs ont fait comme si c’Ă©tait leur grande invention et ils ont eu le culot de tous nous Ă©carter, ou presque, quand le fric s’est mis Ă  pleuvoir. Donc nous, on s’est dit : Oh, et puis merde – ça c’est Ă  vous maintenant, et ça c’est Ă  moi, et que personne s’avise de franchir la ligne. Tu vois, c’est ce que je dis toujours sur les États-Unis – on a la manie de tout classer, on colle une Ă©tiquette et on range au fond d’une boĂźte. Toujours Ă  dĂ©crĂ©ter qui a le droit de possĂ©der quoi. Mais au bout du compte, ça n’a rien Ă  voir avec la musique, tu piges ? La musique, c’est le feu, la passion, l’Ăąme, et chacun a sa maniĂšre de l’exprimer.

Moi je joue avec toutes sortes de gens et j’aime ça, parce qu’on peut pas me cataloguer. J’ai droit Ă  beaucoup de respect. Mais quelqu’un d’aussi visionnaire que Hendrix par exemple, eh bien, c’est pas facile pour lui avec ceux de notre race. Ils lĂšvent les yeux sur la scĂšne, ils voient tous ces Blancs aux cheveux longs autour de mon incroyable brother, et ils se disent : Nan, ça c’est pas pour nous. Se focaliser lĂ -dessus alors que ce type est capable de faire hurler sa guitare, c’est une tragĂ©die. Mais c’est ce qu’ils se disent, tu vois – Il sait plus oĂč il est, ce gamin.

Tout au long du roman, nous sommes confrontĂ©s aux fractures amĂ©ricaines. Elles sont insidieuses, mais elles sont bien lĂ , allant jusqu’à fissurer le monde de l’art et de la musique. Si Jimmy est mort durant ce concert, c’est du fait de sa couleur de peau. Le racisme systĂ©mique imprĂšgne tout, Opal le sait, Opal n’a jamais pensĂ© l’inverse. J’avoue qu’en tant que Française, extĂ©rieure Ă  la culture Ă©tats-unienne, je ne comprends pas comment des gens peuvent considĂ©rer le drapeau confĂ©dĂ©rĂ© comme un symbole de ce qu’ils sont. À part se dĂ©finir racistes, descendants d’esclavagistes, et fiers de l’ĂȘtre
 Dawnie Walton ne tombe pas dans le clichĂ© ni dans la simple dĂ©nonciation. Son Ɠuvre nous met face Ă  ce qui ne va pas dans ce pays. Mais aussi Ă  ce que les U.S. savent crĂ©er. À l’image d’Opal Jewel, un joyau brut, une femme puissante, qui se bat pour sa communautĂ© et ses idĂ©aux.

« DĂ©complexĂ©e, voici comment je qualifiais, lorsque j’Ă©tais plus jeune et plus impressionnable, l’impudence avec laquelle Opal a saisi l’occasion. Je sais que d’autres, surtout au sein de ma famille, ont une autre expression pour dĂ©signer sa trajectoire : sans gĂȘne.

Car Opal & Nev, dans le sillage de la mort de Jimmy, eurent beau se prĂ©senter comme des auteurs dotĂ©s d’une conscience politique, il n’en restait pas moins que leur art – et le contenu thĂ©matique de celui-ci, sa sortie Ă  point nommĂ© et la corrĂ©lation directe entre son caractĂšre outrancier et leur gloire grandissante – exploitait la souffrance des Noirs. »



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