Anahide, conteuse hors-pair incapable d’écrire selon ses dires, créatrice de sa propre vie, nous est ici révélée par sa nièce Sophie, dans toute sa sublime et dans toute sa fragilité. Ses obsessions pour Shéhérazade, pour l’arménité, pour la grandeur, pour la féminité… elle en a patiemment planté les graines, pour qu’elles finissent par germer sous la plume de sa nièce. Mais c’est finalement la jeune Adèle, sans cesse connectée et collée à son portable, qui aidera Sophie à ouvrir les yeux. À comprendre qu’Anahide avait raison de la lancer sur la piste de Shéhérazade. Depuis Venise, ce sont trois générations de femmes – Anahide, Sophie, Adèle –, trois destinées qui s’entrecroisent sous l’œil bienveillant de Shéhérazade, un personnage qui transcende Les Mille et une nuits et qui habiterait chacune de nous.
Quelle joie de questionner Shéhérazade. Son aura immortel. Son talent, son intelligence. Elle était belle, dit-on. On l’érotise facilement, à l’image du harem fantasmé… Mais ce qui reste d’elle, c’est sa ruse. Cette ruse qui a permis d’épargner des innocentes. C’est son courage, aussi. Celui de se mettre en danger en s’offrant à l’oppresseur pour qu’enfin quelqu’un l’arrête. L’oppresseur n’est autre qu’un homme humilié. Un homme qui n’a pas supporté d’être trompé, et qui se venge en tuant des innocentes. Comment Shariar peut-il encore être qualifié de « roi » ? Il n’a plus rien de royal après ses crimes. Il n’est que le bras armé du patriarcat dans son état le plus abject. Celui selon lequel la femme est une possession de l’homme, dont il peut disposer jusqu’à la mort. Voilà ce qui nous fascine encore et encore chez Shéhérazade : elle a défié l’ordre établi, et elle a gagné.
« Mais, tandis qu’elle fixait un pan du mur où un rayon du soleil naissant venait de faire irruption, il vit poindre sur le visage de sa fille une flamme qui ne laissa pas de l’étonner. « Bien sûr, tout cela la révolte et elle enrage », pensa-t-il. Or, en fait de colère, une détermination ardente et exaltée jaillissait du front de Shéhérazade. C’est qu’à cet instant – mais comment le grand vizir aurait-il pu le deviner ? – Shéhérazade comprenait que, s’il fallait ici une force surnaturelle, eh bien cette force surnaturelle, elle l’aurait. On se trompe en pensant que les héros, les héroïnes, sont des êtres qui se surpassent. En réalité, ils font ce dont ils se sentent capables. Simplement, c’est immense. Et Shéhérazade ne vit plus d’obstacle à dire :
« Mon père, ce soir c’est moi qui irai…
– Où ça ? »
La stupeur lui embuait l’esprit.
« Épouser le roi.
– Voyons, ça n’a pas de sens… Et je ne te laisserai pas te sacrifier.
– Je n’ai nulle intention de me sacrifier. Mais il faut arrêter le massacre. »
Mais que sait-on vraiment d’elle ? Elle use des meilleurs procédés narratifs pour tenir son public en haleine ; et quel public ! Si elle échoue, c’est la mort assurée. La sienne, mais aussi celle de futures épouses… Comment vit-elle tout cela ? Raconter, encore et encore, dans quel but ? Simplement pour repousser l’inéluctable ? Ou pour changer l’ordre établi…
Shéhérazade, reine évanescente, narratrice immortelle, lueur d’espoir. Je finirai sur cette phrase si juste de l’autrice : « Shéhérazade, son destin, c’est le nôtre. C’est nous au milieu des tyrans, nous avec notre imagination comme seule arme ».
« J’avais gravi bien des monuments littéraires, depuis mon adolescence. J’avais mis mon orgueil à les acheter, puis à les lire. Parfois, à les terminer. C’est qu’il fallait y entrer, dans la logique de L’Homme sans qualités, avant d’entendre enfin le « piano aux dents grinçantes », avant de découvrir où tout cela les menait, le frère et la sœur. Avais-je terminé le tome 2 ? Non. Et combien de tentatives pour entrer dans L’Idiot, malgré les dialogues permanents, le prodigieux prosaïsme et, même, la drôlerie… Je calai sur le nom des gens. Lu qu’un tome, là encore. On peut aimer et abandonner, la littérature m’avait appris cela. Et que dire du dédale d’Ulysse dont je n’avais pas mis, au fond, tant de temps à ressortir puisque, ayant à peine avancé un pied dans l’œuvre de ce géant, j’avais reculé vite fait vers la sortie.
Je le savais pourtant, qu’il fallait insister. L’eau des mots : à un moment, on n’avait plus si froid, ça allait, et finalement l’on n’avait plus froid du tout, au point que, sur la mer des lecteurs, nôtre désormais, on enchaînait des brasses extatiques et l’on pouvait crier aux autres, là-bas sur la rive : « Elle est bonne ! »

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