Que j’ai aimé ces deux jours passés au côté de Fanny (oui, j’ai dévoré ce roman en deux jours). Une femme, une mère, une professeure documentaliste. Passionnée dans chaque aspect de sa vie. Avec tout ce que la passion implique de grand et de dévorant. Elle se consume, brûle son entourage, et à mesure qu’on vit à ses côtés le deuxième abandon de sa vie, on comprend pourquoi un tel feu l’anime et l’abîme. C’est le feu de la survie face à l’adversité.
« C’est parce que tu brûles, que tu te fous de ce qu’on pense de toi, c’est pour ça, ta rage, ta colère, tes convictions, ton indépendance, ta méfiance dès qu’il s’agit d’autorité ou de pouvoir. Tu es un feu follet, Fanny. Tu te bats pour défendre ce que tu aimes, et c’est magnifique. »
Fanny est une transfuge de tellement de manières. Elle n’a pas eu de famille stable et apprend quotidiennement à faire famille. Elle n’a pas les codes du milieu social dans lequel son talent l’a propulsée. J’ai ressenti énormément d’admiration pour elle. Malgré les épreuves, malgré son passé traumatique, elle lutte avec une force incroyable, et c’est contagieux. La voir s’écrouler était douloureux, la voir se relever était merveilleux. Les blessures de l’enfance, le rejet, l’abandon, et surtout l’absence d’amour… Comment peut-on vivre après ça ? Avec ça ? J’ai eu tant de chance, en grandissant dans un foyer aimant. J’ai pu déployer mes ailes. Celles de Fanny brûlent car personne ne lui a appris à voler.
« On était en janvier et c’était un mois difficile, celui de sa naissance. Le 17 janvier, que sa « mère » avait déclaré obsolète, décrétant qu’elle était née pour de vrai le jour de ses deux ans et demi quand elle avait été adoptée, ne lui laissant que son prénom, tu ne répondais pas quand je disais Chloé. On était le 16 janvier et c’était peut-être pour ça qu’elle se sentait si fragile. Parce qu’elle avait perdu définitivement l’espoir d’être reconnue par cette famille qui aurait dû être la sienne. »
On n’est pas à égalité. On ne part pas avec les mêmes chances dans la vie. On le sait, on ressasse cette phrase. Ça et le fait qu’on ne choisit pas sa famille. Mais après ? Une fois que ces mots sont dits, qu’est-ce qu’on en fait ? C’est là qu’interviennent la culture et l’école. Des lieux de partage. Des lieux d’apprentissage. Des lieux d’évasion. Pas étonnant que Fanny trouve sa bouée de sauvetage dans les livres. Puis tente à son tour d’aider dans son modeste CDI. Pour chaque interlocuteur, chaque situation, un roman lui vient en tête. La bibliothèque est un refuge, où l’on n’a même pas forcément besoin d’ouvrir un ouvrage pour trouver une forme de paix. Les livres sont des accompagnants silencieux, toujours présents. Ils ne trahissent pas. Mais ils ne mentent pas non plus : ils peuvent se montrer durs, cruels, pour nous amener à réfléchir.
Fanny est un minuscule rouage, mais bon sang heureusement qu’il y a des gens de chair et d’os qui, comme elle, ne lâchent rien quand le système s’écroule. Lire les passages au lycée alors que nos lycéens manifestent, c’était particulièrement fort. Les actions de Fanny en deviennent des actes de résistance. Son courage m’inspire l’envie d’en faire autant, à ma toute petite échelle. Merci Fanny, merci Isabelle Pandazopoulos, de nous rappeler qu’une main tendue, même tremblante, même fébrile, c’est déjà énorme. Un geste, une parole, un sourire. Ou un livre.
« Cette fin d’année là serait particulière. Mme Stern avait annoncé sa mutation et toute l’équipe lui préparait un pot de départ. Même ceux qui la détestaient exprimaient des regrets. Fanny refusait de penser à septembre, celui ou celle qui prendrait la suite n’était pas encore nommé, personne ne se précipitait pour diriger un établissement comme celui-là, sous tension permanente, d’autant plus que le manque de moyens financiers et humains allait en s’accroissant au fil des gouvernements successifs. Plus les ministres s’alarmaient des résultats aux tests nationaux, plus on les entendait défendre d’une voix vibrante l’école publique et l’égalité des chances, plus les moyens diminuaient. »
J’ai nommé cette chronique « le poids de l’abandon ». Dans Mordre l’orage d’Isabelle Pandazopoulos, l’abandon est multiplie. À l’échelle d’une vie, comme celle de Fanny, il y a l’abandon par ses parents adoptifs, l’abandon par son mari, l’abandon par sa fille. Mais il y a aussi une dimension collective derrière la lecture. Les gilets jaunes sont évoqués, le Morvan et les lieux oubliés, perdus, méprisés. Le lycée, les jeunes, l’éducation, les profs. C’est l’abandon par les gouvernements successifs. Ces différents abandons s’entrechoquent, s’entrecroisent. Et créent des traumatismes qui s’inscrivent durablement, dans nos débats, dans nos chairs, dans notre société devenue plus fragile que jamais.
« Au Québec, il se dit que trente pour cent des adoptions se soldent par un échec. Aux États-Unis, des parents publient des petites annonces pour placer leur enfant dans une autre famille. En France, on ne chiffre pas, on dit que ça existe un peu, on donne des conseils, on préconise un suivi des familles. Mais ça change quoi ? Si ce n’est que pour ces enfants-là, un jour, c’est fini, la famille n’en peut plus, on ne pensait pas que ce serait si difficile. Et ils s’en débarrassent. »

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