Cyberpunk caribéen.

Tè Mawon est un roman de cyberpunk caribéen. La langue y est multiple, orale, parfois lyrique. J’ai découvert la plume de Michael Roch et j’en ressors scotchée, tant il joue brillamment avec le créole, le français, l’anglais, les dialectes (notamment de Marseille). Ce n’est pas un hasard si deux de ses personnages (Ézie et Lonia) sont traductrices. Les mots ont la capacité de nous éloigner, de nous séparer, mais aussi de nous rassembler. Au-delà du langage, c’est finalement de communication qu’il est question. Pour se comprendre, les mots ne suffisent pas, ils ne sont que les vecteurs de nos pensées et de nos émotions.

« S’il y a une leçon que j’ai retenue de toutes ces années au Transpole, c’est que traduire est bien plus que comprendre l’autre. C’est aussi saisir sa nuance, s’emparer de son esprit, se l’approprier, le faire sien. Cela demande de faire fi de sa peur de l’autre et de ce que l’on projette sur lui. Le réel n’est jamais devant nos yeux ni à travers nos écrans. Le réel est un secret que seul l’autre peut nous dévoiler. »

J’ai aimé le mélange entre les aspects futuristes et les réflexions ancestrales. Le Tout-Monde, l’idée d’un havre de paix, au milieu de cette jungle d’écrans et de modernité : c’est intelligent, poétique, et Michael Roch en fait même quelque chose d’insurrectionnel. Les traumatismes collectifs se greffent aux blessures individuelles. On a beau vouloir s’améliorer (le transhumanisme est omniprésent dans le roman), notre condition nous ramène à nos racines et aux autres.

« La colonisation a changé de visage. Aujourd’hui, elle est un aveuglement constant et mondial: celui de l’écran. De manière concrète, jour comme nuit, dans le cadre du travail ou pour nos divertissements, dans notre vie quotidienne, l’écran est utile et omniprésent. Il contamine même nos comportements. Il nous happe. L’écran, c’est cette armée de fourmis, de poulbwa venus grignoter les fondations de l’inconscient collectif, à la manière de nos nanobots et pour le seul apparat de Lanvil. Publicités, trends, fresh news, réseaux sociaux, everything, everywhere ! »

Tè Mawon est une lecture exigeante. J’ai mis du temps à rentrer dans le roman, non pas du fait de la langue (je ne comprenais pas tout, mais cela ne me dérangeait pas, au contraire, l’incompréhension apportait une dimension supplémentaire), mais à cause du côté choral des premières pages. J’ai réussi à lâcher prise, et je me suis laissée entraînée avec les personnages à Anwo Lanvil et Anba Lanvil.

C’est fin, c’est engagé, dans la manière d’appréhender les migrations, le changement climatique, et l’invasion du numérique dans nos vies. On pourrait philosopher des heures autour des concepts qui irriguent le propos, notamment celui de diversalité. Vous voyez tout le génie de l’auteur ? Une sorte de diversité dans l’universel, l’idée qu’une communion des êtres passe par l’acceptation des différences. Car entre Anwo et Anba, les inégalités sont criardes, les mafias se déploient, la corruption gangrène tout, mais il reste l’espoir. L’espoir d’un pardon fraternel. Ou plutôt d’un pardon sororel, à l’image d’Ézie et Lonia…

« — Les modèles réactionnaires reposent sur les bastions conservateurs canétatsuniens, ou les zones de résistance de Neue-Berlin ou Nouvelle-Marseille. Pour le reste, les populations n’ont pas eu la force d’opérer ce changement, je pense aux Européens qui sont restés sidérés face à la montée de leurs extrêmes droites. Parfois encore, la contrainte était trop grande et le changement in situ impossible, comme les sécheresses perpétuelles d’Asie du Sud ou l’inexorable progression du niveau des océans. Cependant, le rêve qui est né dans l’immobilité de leur espace géographique n’est pas obligé de se terminer en dystopie mortelle. Les traversées sont périlleuses de toutes parts. Les conditions d’entrée sur le territoire de Lanvil sont strictes, mais équitables. Et nous avons le devoir de les accueil-lir, de prendre soin d’elles, tout en protégeant nos valeurs de diversalité.

Ses tournures de phrases me rongent tout de même le cœur. Parler d’une population comme un tout. Amalgamer le monde en une catégorie. S’attacher au liant, aux ressemblances. Cela n’a rien de diversel. Cela n’a rien de l’attention qui doit être portée à l’humain, dans la complexité de ses différences. Nous parlons de familles entières. Nous parlons d’hommes et de femmes, nous parlons surtout d’enfants à protéger d’une société indifférente. Nous parlons de leur individuité, du respect et du soin que nous devons porter à chacun d’entre eux. »


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