En 2043, dans une France pas si lointaine mais que, croyez-moi, vous ne voulez pas voir advenir, Sylv se met Ă entendre des Ă©chos dans sa tĂȘte. Il vit seul avec sa mĂšre, Mumia, et son frĂšre, SĂšv. Ce dernier, infirmier en formation, sâalarme rapidement, lance quelques recherches, et se demande sâil ne sâagirait pas de schizophrĂ©nie. Mais le systĂšme de santĂ© est dĂ©faillant, Ă double vitesse, et dans la « zone », le ghetto futur, les inĂ©galitĂ©s sont criardes ; Sylv ne peut espĂ©rer des soins corrects ni adaptĂ©s.
« J’ai plutĂŽt l’impression que moi je rĂȘve Ă rien. Comme beaucoup de guys de mon Ăąge. Raoul, LĂ©o, Kwakou… On est tous un peu vides, on se demande de quoi demain sera fait. On voit les inondations, les incendies, les Ă©pidĂ©mies, les tornades. On voit tout ça et lâĂtat nous dit : « Tout va bien. » On entend dire qu’ailleurs, le capitalisme s’effondre – ou peut-ĂȘtre qu’il se retire en douceur, sur la pointe des pieds ? Peut-ĂȘtre que tout simplement, les gens inventent d’autres façons de fonctionner ? En dehors du climat, toutes les informations extĂ©rieures sont censurĂ©es. Pour ce qui est du pays, on nous parle que d’immigration, de rĂ©fugiĂ©s climatiques, de dĂ©placĂ©s français, d’anciens rĂ©fugiĂ©s politiques. De nationalitĂ© perdue et d’apatrides. De malus pour les entreprises. Et pour le reste, tout le monde nous dit : « Tout va bien. » Mais parfois les profs, Ă l’aide d’une expression ou d’une autre, arrivent Ă nous transmettre un morceau de leur inquiĂ©tude. Je crois que c’est celui-lĂ , mon vide. Celui liĂ© Ă l’absence de futur. Mon futur, c’est une coquille creuse Ă©norme qui bouche tout horizon.
… q u i . b o u c h e . t o u t . h o r i z o n .
Alors, tous les soirs aprĂšs les bouquins de SF, les jeux vidĂ©os, la musique que j’Ă©coute et celle que je compose… je me repasse le fil de mes journĂ©es, sans comprendre ce qui me dĂ©boĂźte le crĂąne – ce qui me crĂšve de manque.
… c e . q u i . m e . c r Ăš v e . d e . m a n q u e . »
Jâai souffert durant ma lecture. Jâen ai mal dormi. Le roman, le destin de Sylv, les Ă©chos et les voix, me hantaient, mĂȘme la journĂ©e. Lorsque Sylv doucement sâest relevĂ©, jâai respirĂ© Ă nouveau. Le voir se rouvrir aux autres a ranimĂ© lâespoir. Comme SĂšv, comme Mumia et tous les autres, je lui voulais tellement de bien, Ă ce jeune homme. Il y a dans ce livre une violence institutionnalisĂ©e et systĂ©mique qui nous explose en pleine face. Câest dâune actualitĂ© terrifiante (ce qui a forcĂ©ment nourri mes cauchemars). Tout ce qui bafoue nos droits aujourdâhui, Ariane le prolonge et imagine comment cela pourrait empirer. Mais il y a une bienveillance et une empathie qui sont des baumes magiques pour panser nos blessures. LâhumanitĂ© perce dans chaque personnage, dans les liens quâils tissent avec Sylv.
« |…|
Je me rĂ©veille dans du coton… du mal Ă sortir de mon lit.
Enfin, ça va encore… Enfin, je sais pas.
Dans la tĂȘte, j’ai des vides. Des vides simples et gris sans angoisse ni vertige, mais sans plaisir et sans rĂ©confort. Des vides neutres :|…|
… des vides qui me camisolent. »
Les symboliques de lâabeille sont tellement pertinentes. Si les abeilles disparaissent, câest la catastrophe pour la nature et la biodiversitĂ©. Nous avons besoin dâelles, et nous savons depuis des dĂ©cennies que nos activitĂ©s humaines les mettent en pĂ©ril. Le changement climatique est au cĆur de nos quotidiens, et dans un futur pas si lointain, Ariane Ă©crit les abeilles bleues : face Ă la disparition de nos abeilles, il a fallu en crĂ©er une nouvelle espĂšce. Qui dit espĂšce créée par lâhomme, dit suspicion de manipulation. Quand lâhomme se prend pour un dieu, cherche-t-il Ă ĂȘtre omniprĂ©sent, Ă tout contrĂŽler ? Lâabeille bleue cristallise alors la paranoĂŻa de Sylv. Mais les abeilles sont des butineuses qui travaillent en collectivitĂ©. Ce sont des ĂȘtres vivants et fragiles. Ă leur image, nous humains ne pouvons survivre seul-es. Nous avons besoin de nous entraider. Il en va de la survie de lâespĂšce et de la survie individuelle.
« Jâai jamais compris pourquoi on foutait des abeilles et des fleurs dans les zones. Repolliniser quoi ? Lâasphalte ? Le bĂ©ton ? »
Lâarabe est la langue de la magie dans mon roman. Dans Les abeilles bleues, elle est interdite et censurĂ©e par lâĂtat. ForcĂ©ment, ce point mâa interpellĂ©e et attristĂ©e. Du gĂ©nie, de la part dâAriane. Pour contrĂŽler des populations issues des migrations, le fascisme utilise la peur, brandit le danger que reprĂ©sente lâautre. On ne le comprend pas, alors on va lui interdire de parler sa langue. On va lui arracher une partie de son identitĂ©, mais aussi un moyen dâexpression et dâexistence. Quand on voit les propositions de lâextrĂȘme-droite en France, on ne peut nier combien une telle mesure est possibleâŠ
« La bouche de Mumia se crispe.
– C’est un peu dur pour lui, il s’inquiĂšte beaucoup pour toi. Je ne vais pas te mentir : lui, il pense que tu es malade, mais c’est parce que c’est ton grand frĂšre, il veut te protĂ©ger. Moi, je pense que tout ça c’est de ma faute. J’aurais dĂ» vous parler depuis longtemps du passĂ©. Ăa a dĂ» te faire du mal, tu as dĂ» y rĂ©flĂ©chir souvent…
– Tu penses que si j’entends des voix, c’est Ă cause de ton passĂ© Ă toi ?
– Oui. Pourquoi pas ? Le passĂ©, c’est une arme de destruction massive. Ăa nous anĂ©antit et ça hante nos enfants.
Je rĂ©ponds rien. Il y a quelque chose qui me gĂȘne, qui s’insinue dans mes pensĂ©es comme un doute venimeux qui s’installe. |…| Mais je sais pas de quoi je doute, je doute de tout, j’ai perdu tous mes repĂšres. Kanker, c’Ă©tait l’enfer de devoir accepter que j’Ă©tais malade, et maintenant, ouais, je doute, Je sais plus, j’ai juste envie de retrouver mon lit Ă la piaule. |…| »
Lâautrice questionne la psychophobie, le consentement sous le prisme de la fragilitĂ© mentale, les trausmatismes transgĂ©nĂ©rationels, lâavenir de la communautĂ© LGBTQIA+ ou encore le rĂŽle de lâart. Quand on est censurĂ©s et surveillĂ©s, il faut trouver dâautres formes dâexpression. Il y a le sport, la musique, le dessin, le jeu vidĂ©o. La crĂ©ation, sous toutes ses formes, devient une bouĂ©e de sauvetage. Lâart permet de lutter et de partager. La maladie Ă©loigne Sylv de ce qui lui faisait tant de bien : le streetball, la composition. Peu Ă peu, il y revient. Câest Ă la fois le moyen et lâissue pour sâen sortir. Mais il a besoin de force. Et la force, ce sont les autres qui la lui insufflent.
« On est tous emmĂȘlĂ©s dans des toiles d’araignĂ©es qui tirent les unes sur les autres, mais je veux retrouver la sensation de choisir. »
Les abeilles bleues, premier roman dâAriane, ma consĆur aux Ă©ditions Forgotten Dreams, est sans aucun doute lâun des meilleurs livres que jâai lus cette annĂ©e. Il a tout : une Ă©criture immersive, une intrigue rĂ©ussie, des revendications et des messages, une humanitĂ© Ă lui tout seul. PrĂ©parez-vous Ă souvent mâentendre en parler.
Ariane utilise un systĂšme de symboles pour retranscrire la pensĂ©e de Sylv. Le glossaire est joint Ă la fin de l’ouvrage, ainsi qu’un lexique du vocabulaire. Voici quelques prĂ©cisions pour les extraits joints dans cette chronique :
Récit à la premiÚre personne ; fil de pensée habituel de Sylv.
… Ă© c h o . d e . l a . p e n s Ă© e . d e . S y l v .
|…| Silence neutre, blanc la pensĂ©e, liĂ© aux meds.
(Les) Guys : les gars. Mot anglais utilisé par les réf-clis.
Kanker : putain. Juron néérlandais qui signifie littĂ©ralement « cancer » ; utilisĂ© Ă la maniĂšre de « putain » en français ou encore « fuck » ou « fucking » en anglais.
(Un) RĂ©f-cli : rĂ©fugiĂ© climatique. UtilisĂ© dans le vocabulaire familier comme dans l’argot des zones.
(Une) Zone : un ghetto. Les zones sont des rassemblements de tours hĂ©bergeant des rĂ©f-clis ou des rĂ©f-pos, des Ă©trangers ou des apatrides : toutes les personnes ne bĂ©nĂ©ficiant pas du statut de « français ».

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