Deuxième roman de cette rentrée littéraire d’hiver que j’ai lu, je vous parle aujourd’hui de Mexico Médée de Dahlia de la Cerda, publié aux édtions du sous-sol.
Médée, femme traîtresse, femme vengeresse, va jusqu’à commettre l’infanticide quand Jason l’abandonne. Elle apparaît dans ces textes à bord de sa Volkswagen Jetta, les bras tatoués de serpents, pour aider les protagonistes. Un avortement. Une mort en paix. Un deuil impossible. Une relation abusive. Médée apporte une solution, une épaule où s’appuyer. Sa tante n’est autre que la sorcière Circé, dont l’île-prison est devenu un refuge. Elle lui a enseigné comment concocter ses potions. Les références et les parallèles m’ont beaucoup plu, et pourtant je me lasse depuis pas mal de temps de la mythologie grecque. La dose de réalisme magique est parfaite, la plume de l’autrice est vivante, et le tout donne un énorme coup de cœur.
« Dehors, dans mon quartier, des lumières rouge et bleu et un hurlement de sirènes. L’opération Ton quartier en sécurité avait commencé. Les douleurs et les contractions se rapprochaient, alors, pour me distraire, Médée m’a posé des questions sur ma vie. Je lui ai dit que mon père était militaire, elle m’a dit qu’elle était tombée amoureuse de Jason – de son point de vue, un héros ; du mien, un connard – mais que ça avait mal fini. Elle m’a expliqué que les héros et les militaires se ressemblent beaucoup, ils sont toujours prêts à faire n’importe quoi pour démontrer qu’ils sont les plus machos, les plus virils. À Aztlán on appelle ça « le concours de qui a la plus grosse », je lui ai dit. Ça l’a beaucoup fait rire. Moi aussi j’ai ri, et pour la première fois depuis des mois, j’ai pu rire librement, un vrai fou rire. »
Chez Dahlia de la Cerda, être femme, mère ou fille, c’est se retrouver au milieu de la violence des narcotrafiquants et des soldats de l’armée. Comme Jason, Ulysse ou Héraclès, les hommes aspirent à l’héroïsme, pour voir leur nom s’inscrire dans la postérité. Au Mexique, on les appelle les pollitos de colores* ; ces poussins artificiellement teints qui meurent prématurément et tragiquement. Mais est-ce vraiment héroïque que de vivre dans la fulgurance ? Que de choisir un destin qui contraint les proches au chagrin et au deuil ? Restent alors les Médée, femmes trahies, femmes abandonnées, dont les décisions sont jugées et condamnées… Mais Médée et ses sœurs peuvent faire corps, pour que l’entraide répare les cœurs et les chairs meurtris.
« Comme beaucoup d’entre nous, Médée a été la femme du processus de Jason : cette femme qui soutient l’homme quand il n’est rien, qui le rééduque, le transforme en vraie personne, lui lave ses habits, lui fait à manger, lui nettoie sa maison, l’écoute, l’aide, lui règle tous ses problèmes, lui sert de thérapie, le valide pour qu’il aille au bout de ses rêves, pour qu’il s’accomplisse, pour qu’il réussisse. Et quand il y parvient enfin, boum !, il te quitte, tu vois le tableau ? Le père de Médée savait parfaitement que ce connard ne convenait pas à sa fille, parce que les parents savent ce genre de choses. Et même s’il avait réussi toutes les épreuves, il l’ignora superbement. Alors Médée, ma jolie, ma petite fille, toute innocente, oui oui, Médée a emmené Jason devant le coffre-fort où son père avait caché l’acte de propriété et l’a aidé à le voler. Jason lui a promis qu’il lui serait toujours fidèle, qu’il ne la trahirait jamais, qu’il l’épouserait et que ce serait le mariage de ses rêves, et qu’ils seraient heureux genre pour les siècles des siècles, amen. Et cette couillonne l’a cru. Ils ont croqué la pomme, et elle s’est enfuie avec lui. »
Avec un humour grinçant, Dahlia de la Cerda confronte le patriarcat, le mépris de classe, la corruption et le mensonge de la classe politique. Mais l’humour, aussi cynique soit-il, aspire à l’espoir et au changement. À l’image de l’entraide, de la solidarité et de la joie partagée d’une population mexicaine multiple et captivante.
« Je ne crois plus en la justice, ni celle des hommes, ni celle des dieux,
je crois en la justice des mères ».
* pollitos de colores ; « poussins artificiellement teints, vendus sur les marchés pour servir de jouets ou d’animaux de compagnie, qui meurent prématurément à cause des produits toxiques utilisés pour la teinture ; le terme désigne aussi les narcotrafiquants (tueurs à gage ou guetteurs), précisément à cause de leur fin tragique et prématurée » (définition de la traductrice Lise Belperron).
« Ma tante Circé me disait que ce truc des femmes du processus était une superbe connerie. Bon, elle ne m’a pas dit ça comme ça, elle m’a dit que quand on aime une autre personne on le fait parce qu’on n’a pas peur de donner, de construire, et qu’on ne le fait jamais pour avoir quelque chose en retour. Elle m’a dit que personne ne nous doit l’amour, que l’amour ça ne s’achète pas, ça ne se gagne pas, ça ne se manipule pas, que s’attendre à être aimé juste parce qu’on a sauvé la mise à quelqu’un, ça nous fait passer pour des dieux capricieux. Que l’amour, ça se donne ou ça se refuse, point. Mais bon, en même temps, la femme qui m’a dit ça transforme les hommes en porcs à la moindre provocation. »

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