Premier roman de la rentrée littéraire d’hiver que j’ai lu : La Baptiste de Cécilde Delacoudre, aux éditions Le Dilettante.
Dès les premières phrases, Anastasie m’a embarquée avec son monologue. La fête underground, les vibrations de l’électro, la quête de sensations fortes, le monde de la nuit et ses excès. Rapidement, j’ai été émue d’apprendre qu’elle vivait loin de sa fille adolescente. J’ai senti tout l’amour qu’elle lui portait. Mais dès les premières pages, j’ai compris qu’Anastasie se perdait entre ses mondes. Femme, mère, artiste, prophétesse, musicienne, accro à la came.
Ce premier roman de Cécile Delacoudre n’est pas un roman facile. On s’attache énormément à Anastasie, on lui souhaite de percer dans la musique, d’approfondir son art, de pouvoir prendre soin de sa fille, d’être heureuse. Mais on la voit se perdre dans les drogues, s’oublier dans les mauvais choix et les fréquentations douteuses. On sent poindre les drames, on l’observe qui se rapproche du précipice. Longtemps, elle en frôle les bordures, joue avec, même.
Si Anastasie nous émeut autant dans ce texte, c’est parce qu’elle nous ouvre la voie. Sur son monde intérieur, ses voix qu’elle entend et qu’elle partage avec nous, ses fragilités qui la rendent unique et résiliente. Sur le monde des marginalisés, ceux qui n’entrent pas dans les cases de la bonne société, ceux qui ont été oubliés et mis de côté, ceux qu’on refuse de voir, ce qu’on juge trop facilement.
« Moi, Anastasie, je suis déçue par le genre humain, mais pas encore résignée ! La musique, c’est le dernier espoir, le souffle rédempteur. Elle t’agrippe à vif, te rappelle que t’es pas juste un tas d’os et de chair en transit. Non, t’es un fragment d’univers, une miette de quelque chose d’immense et de sacré ! Elle fouette ton esprit et ce qu’il te reste de conscience. Elle te murmure que t’es pas qu’un corps qui se traîne, mais un être spirituel, foutu et magnifique à la fois. Alors oui, je suis là, je joue même gratos pour les organisateurs. En surface, j’applaudis leur subversion molle, mais en profondeur ma mission est bien plus radicale : rallumer l’humanité là où elle s’est éteinte. »
J’ai dévoré ces pages, ou plutôt, ce sont ces pages qui m’ont engloutie avec Anastasie. J’ai aimé m’y perdre, me laisser aller aux références et aux réflexions métaphysiques. La cadence est rythmée et envoûtante, le destin tragique… Je referme les pages en souhaitant à Anastasie de trouver enfin le bonheur sur la route de la rédemption. Et en espérant que la santé mentale nous interroge et nous alarme tous.
« Samuel : Attends l’audience du 30 mai. Laisse la justice trancher. En attendant, tu tiens tes distances. C’est la condition.
Moi : Va te faire foutre.
Ma voix tremble, mais je tiens bon. Il baisse d’un ton, mais son regard dur ne faiblit pas.
Samuel : Fais pas une scène, Tasie. C’est toi que ça va foutre dans la merde. T’as pas envie que j’appelle les flics, si ? Ce serait dommage pour ton dossier.
Un silence tendu s’installe. Alice me serre la main, fort. Trop fort pour ses petits doigts. Je sens qu’elle hésite. Qu’elle a peur. Qu’elle m’aime. Et que je suis en train de la perdre, encore. Je reste là, sans bouger, à quelques mètres de lui. Samuel avance d’un pas. Je sens sa présence m’écraser. Alice se colle un peu plus à moi, mais son regard papillonne entre son père et moi, perdue au milieu du champ de bataille. Je baisse les yeux vers elle. Ses petites mains tremblent dans les miennes. Elle ne dit rien. Elle attend que je décide. Et je comprends. Que si je tire trop, je la déchire. Que si je m’obstine, je deviens l’ennemie. Alors je lâche. Pas tout d’un coup. Pas héroïquement. Juste un doigt, puis l’autre. Je me penche, lui remets une mèche derrière l’oreille. Ma voix est rauque.
Moi : Tu vas y aller, d’accord ? Mais tu gardes la photo. Tu la poses près de ton lit. Tu penses à moi. Tous les soirs. Je suis là, même quand je suis pas là. Tu comprends ?
Elle hoche la tête. Les yeux embués. Je l’embrasse sur le front, fort, comme si ça pouvait lui coller un morceau de moi sous la peau. Puis je recule. Un pieu planté dans le cœur. Samuel tend la main. Elle y glisse la sienne. Ils s’éloignent. Je les regarde partir. Le cadre doré serré contre sa poitrine. Son petit dos qui disparaît dans la rue. Je reste là. Seule. Avec la brioche écrasée, et un vide qui rugit dans ma poitrine. »

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