Rentrée littéraire 2025 (1) : Léonord de Récondo chez L’iconoclaste.

« Nous sommes toutes des fantômes

Je suis celle qui vous attrape

Et vous plaque sur le papier

Vous êtes celles qui me peuplez »

(…)

« Les fantômes me donnent de la force. Ils sont ceux qui m’accompagnent à chaque instant, alors que les vivants vont et viennent. Ils sont ceux qui connaissent chaque recoin de mon âme. Ils sont ceux qui, à travers moi, s’expriment. La contrepartie de cet échange est la ferme discipline qu’ils m’imposent de transcrire ce qui les traverse, et les transporte.

En les écrivant, je cherche la brèche ténue, visible de moi seule, fine crête, frontière du dedans dehors, peau protégeant l’invisible, feuille de papier poreuse et perméable, qui leur permet une respiration, une fenêtre sur le monde vivant. »

Lorsque Léonor de Récondo se lance dans les procédures administratives pour obtenir la nationalité espagnole, les questions philosophiques et identitaires l’envahissent. Elle cherche et trouve certaines réponses, en laisse de nombreuses en suspens, et c’est le point de départ de ce bel ouvrage qui la mène vers ses ancêtres basques. Elle interroge les fantômes, fondations de nos vies. Comme toutes les fondations, il y a des fissures à combler pour resolidifier l’édifice. Son roman familial montre son besoin de se réconcilier avec son passé. En miroir, on projette forcément notre propre roman familial. Nos pensées se dirigent vers nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, vers les guerres qu’ils ont subies, les non-dits et les secrets qu’ils ont emportés avec eux. À cheval entre deux pays, entre deux cultures, l’Alsacienne que je suis était d’autant plus émue et interloquée. Dans mes tiroirs, sur mon ordinateur, quantité de recherche sur l’Alsace annexée. Et ces précieux enregistrements de ma grand-mère… Qu’est-ce que je cherche, dans cette histoire qui n’est pas vraiment la mienne mais quand même un peu ? Que nous transmettent nos aïeuls, nos défunts, nos fantômes ? Comment l’histoire familiale continue-t-elle de s’écrire à travers nous ? Quand Léonor de Récondo cherche à obtenir la nationalité espagnole, est-ce un hommage ou une trahison ? Le fait-elle pour elle, pour eux ?

« La machine à broyer, le millefeuille de l’administration avec ses horaires et son territoire de leurres.

Je ne comprends décidément pas pourquoi il est si difficile d’accueillir l’autre, l’étranger.

Je suis l’étrangère.

Je suis l’étrangère chez moi, assise devant la fenêtre et regardant la ville. Étrangère d’un pays lui aussi situé dans une fenêtre, mais une fenêtre numérique qui s’affiche sur mon écran.

Il m’a fallu du temps pour entamer les démarches. Des années. Il m’a fallu traverser l’épreuve de la mort de mon père, puis le deuil. Me sentir réceptrice, puis détentrice de cette question identitaire après sa mort. »

La nationalité nous définit-elle aux yeux d’autrui ? À nos yeux ? Ce père, Félix, resté apatride des années avant de devenir français : était-ce pour une raison ? Un idéal, un engagement, une manière de garder visible ce qu’il avait perdu sans le trahir : le Pays basque espagnol de sa mère. Que penser de ceux qui cherchent l’asile, dont on juge le malheur pour estimer s’ils méritent des papiers ? Vous l’aurez compris, j’ai été sensible à toute la réflexion autour de la nationalité. Autour de l’accès à cette dernière, ce qu’elle signifie pour nous et pour autrui. Pour nous, Occidentaux, Européens, c’est si facile. On se plaint des longueurs administratives, des procédures kafkaïennes, mais nos vies ne sont pas en danger. Obtenir un visa, une double-nationalité, ne remet pas en question nos existences. Tandis que pour d’autres, c’est une question de survie.

« Je pleure l’absurdité de ces guerres, toutes identiques, qui assassinent la beauté, qui abattent si facilement la liberté et qui nous laissent orphelins pour toujours des mots que portait encore en lui le poète, du savoir du maître d’école et du courage des toreros. »

Le texte évoque la guerre. L’absurdité et l’horreur de la guerre. Enriqueta, la grand-mère de Léonor, essaie de maintenir une normalité dans le quotidien. Surtout pour ses fils. Aussi pour elle. Avant le départ (qu’elle ignore encore), elle cuisine un gâteau. On sent la cannelle dans la cuisine, tout en redoutant les bombardements. Comment vivre l’instant, ne pas s’inquiéter constamment pour ses proches ? Comment rester forte, au moins en apparence, ne pas montrer qu’on tremble à l’intérieur ? Ne pas montrer que partir, quitter sa patrie, sa maison, c’est une déchirure physique ?

« Mais ici, chacun s’accroche, tes frères à la table, ton fils à l’embrasure de la fenêtre. Ton mari, plus au sud, à Aranjuez.

Tu éteins le feu. Les gestes quotidiens reviennent.

Tu te dis que si tu retrouves les gestes, rien ne disparaîtra. Tout est là, dans le secret de cette répétition.

Tu examines l’adhérence du riz sur la spatule.

Excellente, sans aucun doute. Le gâteau ne sera jamais aussi bon. Tu le sais, comme pour la dernière Cène. Ça te traverse l’esprit, la dernière Cène. La première pour moi.

Tu vas chercher le plat en terre cuite. Tu te figes au milieu de la cuisine, tout le monde se tait. Les Junker 52 arrivent. La foudre, le feu dans le ciel, ils rasent les toits. Tu penses que la terre va trembler, que les fenêtres vont exploser. Un bref instant, il n’y a que le voile noir sur tes yeux, et le tonnerre dans tes oreilles.

Et puis, ça passe.

Tu te remets en mouvement. La vie, les gestes, la cuisine, le plat en terre. Tu le remplis de riz brûlant.

Le petit, ton trésor, mon père, revient en courant vers toi.

Ça sent bon !

Entre Irun et Hendaye, il n’y a qu’un pont. La langue basque réunit ces lieux. En 1936, on regarde avec distance, condescendance, voire avec une curiosité morbide, ce qui se passe côté espagnol. On croit naïvement être épargnés : dans 3 ans, pourtant, le fascisme sera aussi une réalité en France. Léonor de Récondo met des mots sur ces attitudes que nous adoptons quotidiennement. Face aux vidéos de Gaza, du Soudan, du Yémen, d’Ukraine, sur nos smartphones. La culpabilité s’éteint avec nos écrans. Il suffit d’un clic pour tourner le dos à la détresse. Il suffit d’un clic pour oublier que nous sommes aussi humains qu’eux, Gazaouis, Soudanais, Yéménites, Ukrainiens, et que le Mal peut nous tomber dessus plus vite qu’on ne le présagerait.

« Ces illustrations me révoltent parce que je sais le drame qui se joue au bout de leurs jumelles. C’est le tourisme de guerre, comme il y en a toujours.

Ceux qui veulent prendre des photos, y être sans se mouiller. Ceux qui se font de l’argent sur le malheur des autres.

Comment ne pas penser à toutes les images que nous regardons sur des écrans, assis dans le métro, avec nos téléphones portables ? Nous avons toutes les guerres à portée de main et de vue. On allume, on éteint, plus ou moins affectés, plus ou moins concernés.

Au début des conflits, les images affluent, puis elles se tarissent, voire disparaissent. On ne s’y intéresse plus. On oublie, on pense à autre chose. On zappe. »

Je découvre la plume de Léonor. Sensible, poétique, percutante. Elle m’a touchée, je ne m’y attendais pas, à être ainsi emportée dans tant de réflexions. J’ai aimé… Les imbrications entre elle et ses fantômes. Qu’elle tutoie sa grand-mère pour me la présenter. Qu’elle se réfère au poète García Lorca que je ne connaissais pas. La porosité entre le passé et le présent. Je referme le livre, et me reste une dernière question. Existe-t-il encore des terres d’accueil ?

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