L’un des avantages du métier de libraire, c’est d’avoir accès à des pépites en avant-première… Je vous prépare donc une rubrique spéciale, consacrée à la rentrée littéraire de cet automne. J’ai choisi de commencer par le roman d’Amira Ghenim, publié aux éditions Philippe Rey (un éditeur que j’affectionne particulièrement) et coédité avec les éditions Barzakh. Traduit de l’arabe (Tunisie) par la poétesse Souad Labbize, il sortira le 22 août 2024.
C’est l’histoire d’un drame. Un drame qui, à lui seul, offre l’opportunité de dépeindre une société, un pays. Les Naifer et les Rassaa, deux familles de la haute bourgeoisie tunisoise, se livrent dans ces pages, un membre après l’autre, nous racontant chacun sa version de ce qui s’est passé durant la nuit du 7 décembre 1935.
Le malheur frappe à la porte des notables, la maison des Naifer, rue Tourbet-El-Bey, par l’entremise d’un boulanger. Dans son panier, entre les petits pains ronds encore chauds, une lettre est cachée. Elle est destinée à Zbeida, la belle-fille. La violence verbale et physique déferle cette nuit. Le destin des deux familles bascule.
« La pluie avait commencé à diminuer peu à peu quand la calèche nous a arrêtés devant la maison des Naifer, à Tourbet-el-Bey. À l’entrée de la rue, la faible lueur de la lanterne éclairait le heurtoir de laiton en forme de poing à demi fermé sur l’énorme joue de bois. Hormis les miaulements des chats errants ici et là, tout était calme, et rien ne présageait du drame que le destin tissait lentement, avec précision et maîtrise. Après une courte attente, la bonne noire est venue nous ouvrir la porte. Sa mine renfrognée et son visage maussade la rendaient plus sombre et, dans l’obscurité ambiante, à part ses grandes dents et ses yeux blancs globuleux, on ne voyait rien d’elle. Béchira l’a poussée brusquement en prenant d’assaut la sqifa, précédée de sa voix appelant Zbeida. Lella Jenina est arrivée à notre rencontre, son accueil était très affecté. Les yeux Tirés au sol, elle a murmuré avec une colère qu’elle contenait difficilement :
– Cette misérable Louisa est incapable de retenir sa langue. Elle est sortie en cachette, sans ma permission pour venir vous déranger en cette nuit noire… Mais vous êtes les bienvenus dans tous les cas…
– Epargnez-nous vos badinages, Lella Jenina… lui a rétorqué Béchira sans ménagement. Que se passe-t-il donc dans cette maison ? Est-il possible que des choses dignes de la populace et des bas quartiers se produisent, ici, chez vous ? »
Ce roman est une prouesse d’écriture et mérite qu’on prenne le temps qu’il requiert. Amira Ghenim donne du temps de parole à chaque membre de la famille présent. Les informations s’imbriquent, certaines se contredisent, et nous lecteurs ne pouvons que confronter les versions sans jamais savoir qui prêche la vérité, qui ment éhontément. Nous constatons combien le « drame » de cette nuit de 1935 n’est en vérité qu’un prétexte. Tout était déjà là, dans les legs, les mœurs, les habitudes.
Ce roman nous offre ainsi, à travers des sauts dans le temps et des digressions dans les discours, des éléments passionnants sur l’histoire de la Tunisie. La réflexion sur la place de la femme y est évidemment primordiale, notamment à travers le personnage de Tahar Haddad qui a véritablement existé. On sent aussi tout le souffle révolutionnaire du peuple, les désillusions qui suivent les changements, la corruption. J’étais parfois sans voix face à l’hypocrisie de certains personnages, que ce soit en matière de racisme (avec la domestique noire Khaddouj) ou en matière de traitement des femmes (certains hommes bien sous tout aspect extérieur refusant des droits élémentaires à leur épouse).
« On ne peut blâmer les familles de la haute bourgeoisie tunisoise si leurs dignitaires se pavanent, hautains, vaniteux et méprisants. Leur snobisme n’est pas un vice conscient, ni un péché qui pèsera sur la balance lors du Jugement dernier. Leur arrogance, innée, est un trait hérité comme un bec-de-lièvre, des doigts collés ou toute autre malformation congénitale dont nul n’est responsable.
Quant à moi, Hend, fille de Mustapha Naifer, au même titre que tous les notables, j’ai hérité de cette tare, après mon père, mon oncle ou mon grand-père Mohsen, fils du juge suprême Othman Naifer qui se pavanait lui aussi, méprisant les gens, malgré son secret enfoui. »
L’homosexualité taboue, les droits des femmes dans l’Islam, les croyances liées aux saints et aux djinns, le mépris de classe, le protectorat, Bourguiba, Ben Ali, le printemps arabe… Amira Ghenim glisse des éléments de réflexion sur chacun de ces sujets, nous laisse seuls juges des actes et des pensées de ses personnages. Son livre est un chef-d’œuvre, mais je me répète, il exige qu’on prenne son temps. Pousser la porte de la rue Tourbet-El-Bey et traverser plus d’un siècle d’histoire tunisoise est forcément une entreprise fastidieuse.

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