Minette, une héroïne inoubliable, à l’image de son autrice 🌋 🇭🇹

Minette, jeune métisse à la voix enchanteresse, est propulsée par son talent au théâtre des Blancs. En suivant le cours de l’Histoire du Saint-Domingue de la fin du XIXe siècle, nous la voyons grandir. Sa candeur, progressivement, s’érode jusqu’à disparaître. Mais elle ne perd jamais espoir. Profondément tolérante, elle tente de comprendre, de pardonner. La chance lui sourit, mais ne suffira pas à sauver ses idéaux. Car du racisme et des humiliations imposées aux gens de couleur, rien d’humain ne peut émerger. Sa voix et son talent la mènent au succès, l’extraient de sa condition. Et lui permettent de constater encore mieux combien sa société va mal. Mais comment agir, à son petit niveau ?

Le volcan gronde, en Minette comme à Saint-Domingue. La jeune femme incarne la révolte, elle la subit, elle cherche à la comprendre et à l’apprivoiser. L’éruption risque à tout moment de tout emporter. Esclaves, affranchis, colons, mulâtres : le magma bouillonne.

« ‘Mes parents ont été esclaves, esclaves à la Martinique, c’est un pays qui ressemble tout à fait à Saint-Domingue sous l’angle de la souffrance et de l’injustice’.

Le dernier mot fut jeté avec tant d’âpreté que Minette eut impression qu’elle l’entendait pour la première fois. L’injustice ! Qui avait dit cela avant Zoé ? pensa-t-elle. Qui ?

L’injustice qui retenait les esclaves dans les fers, qui permettait de les battre, de les torturer, de les tuer. L’injustice envers les affranchis, cette même injustice qui lui défendait de jouer à la Comédie, d’aller au bal des blancs, de s’instruire, toutes ces lois injustes, tout cet ordre de choses, injuste, ce préjugé social, injuste… Mais qui lui avait dit tout cela avant Zoé ?

Joseph ? L’abbé Raynal ? Non, c’était une sensation pénible qu’elle avait sentie se manifester dans tout ce qui l’entourait et qui lui avait été révélée, non parce qu’on le lui avait signalé mais parce qu’en elle-même, elle avait senti gronder une révolte sourde contre tant d’absurdité. Cette révolte datait de loin. Elle avait pris corps dès le jour où elle comprit qu’elle et Lise, parce qu’elles avaient dans le sang quelques gouttes de sang noir, étaient mises en quarantaine même par de petites filles blanches de leur âge. Seulement, elle avait continué à vivre avec sa révolte sans même se douter qu’elle était là et mangeait, dormait, enviait le sort des blancs comme faisaient généralement les gens de sa classe. Mais en entendant parler Zoé, un voile venait de se déchirer, mettant à nu tout ce qui se cachait si bien en elle et qui lui avait inspiré sans doute ce besoin d’insulter les blancs, de leur cracher au visage et de les haïr. Joseph l’avait aidée à voir clair en elle-même. Ce travail que faisait Zoé sur sa petite conscience étroite d’affranchie heureuse, Joseph l’avait commencé, mais d’une manière plus douce, plus patiente, et surtout plus prudente. »

La révolution haïtienne et la lutte pour les droits de l’Homme sont les toiles de fond de ce roman magistral. Minette est une héroïne inoubliable. Qui a soif d’art autant qu’elle a soif de liberté. Qui ne supporte pas l’injustice, au point de voir ses dons muselés par la cruauté humaine. À l’image de son autrice, Marie Vieux-Chauvet, qui a malheureusement fini sa vie en exil pour avoir critiqué le régime…

« Minette avait l’air d’être seule au milieu de la foule, seule ou avec quelqu’un qu’elle suppliait. Ses mains jointes, son attitude tendue trahissaient une détermination qui n’avait rien à voir avec un simple désir de chanter. C’était autre chose, une évasion vers l’au-delà, une simple idée peut-être, qu’elle aiderait au miracle, une marotte de petite fille puisée dans un fonds superstitieux et à laquelle elle ne pouvait pas ne pas céder.

La foule venait de s’interrompre. Minette regarda le ciel. Il était si bleu qu’une douce reconnaissance lui gonfla le cœur.

Elle méritait tout de même d’être vécue, cette vie. Oui, malgré les disparus, malgré les luttes implacables et la méchanceté et les injustices… Un jour pareil relevait tous les défis lancés contre elle par les pessimistes… Oui, un jour pareil méritait d’être grandiosement fêté. Toute sa vie, elle avait rêvé de vivre cela. Elle pensa à Lapointe à cette minute et l’expression de son visage devint presque douloureuse.

C’était pour lui qu’elle allait chanter, rien que pour lui.

Elle le savait. Chanter pour que le miracle s’étende jusqu’à lui. Car, mon Dieu, elle venait de l’apprendre, rien n’était stagnant ici-bas. La lutte, si longue qu’elle soit, n’était jamais vaine. Elle venait d’avoir la preuve qu’on pouvait rebâtir et transformer le monde. Saint-Domingue ne renaissait-elle pas de son lourd passé effaçant en un jour trois siècles d’opprobre ?

De ses deux mains, Minette comprima son cœur et lança dans un ultime effort sa voix splendide qui reprit seule le chant de paix. »

Merci aux éditions Zulma de nous permettre de (re)découvrir des artistes si inspirantes et des textes si forts grâce à un travail éditorial d’une grande qualité.

« Femme émancipée, libre, révoltée, Marie Vieux-Chauvet est née en 1916. Elle grandit dans un milieu aisé d’Haïti – pays où les femmes n’auront accès à l’enseignement supérieur qu’au cours des années 1930 et au droit de vote qu’en 1957 – dans un entourage qui « traitait de folles et d’oisives les femmes qui écrivaient ».
Après un premier roman, Fille d’Haïti, où elle explore la prise de conscience politique d’une jeune fille, elle va encore plus loin dans son deuxième roman, La Danse sur le volcan, en remontant aux sources de la révolution haïtienne, s’inspirant de personnages réels pour faire vivre sa flamboyante héroïne.
En 1967, sur les conseils de Simone de Beauvoir qui a lu et recommande Amour, Colère et Folie, elle entre en contact avec Gaston Gallimard. L’ouvrage est publié en 1968 mais, à la suite de pressions exercées par sa famille, l’autrice retire à contre-cœur son ouvrage de la vente. Marie Vieux-Chauvet, alors à New York, est condamnée à un exil sans retour. Elle tombe malade et s’éteint en 1973. Dès lors, et pendant plus de trente ans, les quelques exemplaires sauvés circulent sous le manteau dans les milieux universitaires américains et à Haïti, contribuant au statut légendaire de Marie Vieux-Chauvet. Zulma réédite l’intégralité de son œuvre. »
(Biographie extraite du site des éditions Zulma)

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