J’aime de plus en plus ces textes intimes, dans lesquels l’artiste questionne sa création sous le prisme de la transmission. Le présent côtoie le passé, le réel et la fiction s’entremêlent dans un brouillard narratif qui en devient onirique. J’ai beaucoup pensé aux textes de Lola Lafon « Quand tu écouteras cette chanson » et « Il n’a jamais été trop tard ». Ce n’est pas sans hasard, puisque les deux autrices questionnent la judéité et le judaïsme, nous parlent de leurs grand-mères, évoquent leur rapport à l’écriture.
Agnès Desarthe nous présente sa grand-mère d’origine libyenne, doublement déracinée, d’abord en Algérie puis en France. Une femme dont la force de caractère transparaît à travers les mots, dont on imagine la rigidité qui a dû se construire pour la fortifier avec les années. À côté de Bouba, la grand-mère, il y a aussi le père d’Agnès Desarthe et tout un portrait de famille. Et il y a Oum Kalsoum. La chanteuse égyptienne est comme un membre ambivalent de la famille.
« Tu es ma vie, chante la femme à l’épaisse chevelure noire maintenue en un chignon gonflé. Elle a un mouchoir à la main, comme ma grand-mère, des lunettes fumées, comme ma grand-mère, elle parle arabe, comme ma grand-mère. Debout, sur la scène, elle se dresse, semblable à une tour, dans une robe que l’on imagine verte (mais les images sont en noir et blanc). Les coudes serrés contre le torse, elle ne bouge presque pas. Seules sa tête – qu’elle rejette parfois en arrière, quand elle rit, quand elle a atteint son but – et ses mains – qui se tournent vers le ciel, interrogent, soulignent et manient le mouchoir – sont en mouvement. Sa gestuelle me rappelle celle des marionnettes de guignol que nous allions voir au jardin les jeudis après-midi et dont seules les mains et la tête, animées par les doigts du marionnettiste, se mouvaient. Comme ces poupées, la diva semble ne posséder que trois articulations. On croirait que ses pieds, ses jambes, masqués par la longue jupe qui descend jusqu’au sol, sont en plomb – non, en fonte. Si, pendant qu’elle chante, on décidait de la déplacer, il faudrait creuser autour d’elle, démonter la scène, explorer la cave, descendre à plusieurs mètres sous terre, et creuser encore pour accéder à l’endroit où ses racines se sont plantées à l’instant où la musique a commencé. Elle peut tenir ainsi des heures, sans remuer les pieds, sans remuer les jambes, comme si elle n’avait pas de corps, ou comme si son corps était une bâtisse, un phare. Et chanter, chanter ainsi, sans s’arrêter, la voix toujours égale, toujours pleine, large et dense. Agile pourtant. Souple. Sévère. Coupante. Tantôt serpe, tantôt hache, tantôt miel, torrent, lac, huile, mercure, sang. Une voix affranchie du souffle. On croirait qu’elle a respiré une fois pour toutes, que l’air n’est pas autour, au-dessus, mais tout en bas, sous la robe, sous les pieds, à la cave, au centre de la terre. »
Le conflit israélo-palestinien est là dans tout le texte, parfois frontalement, parfois en filigrane. Tout commence un 6 octobre 1973. Une petite fille apprend, en plein shabbat pour Kippour, qu’il y a une guerre, et que ce ne sont pas « les nazis » qui attaquent cette fois, mais « les Arabes ». Incompréhension : sa grand-mère, Bouba, Libyenne d’origine, n’est-elle pas Arabe ? Comment comprendre ? Comment faire lorsqu’on est propulsée malgré soi dans un conflit d’identité, dans une guerre fratricide ? Cette petite fille ignorait que des décennies durant, elle verrait la situation s’envenimer, pour arriver aujourd’hui à une haine mutuelle dont on ne sait comment sortir.
« La petite fille soupire. Elle s’ennuie. Je l’ennuie. J’aimerais qu’elle me demande « Pourquoi seulement les juifs d’Algérie ? Pourquoi pas les musulmans d’Algérie ? ». Saurais-je lui répondre ? Qu’a cru faire M. Crémieux en accordant cette faveur inéquitable ?
Je repense à l’histoire de Cain et Abel, la préférence accordée à l’un qui entraîne son assassinat par l’autre. Ce n’est pas un hasard si le premier meurtre de l’humanité est un fratricide. On la connaît si bien cette révolte née de la comparaison: « Regarde ton frère, lui au moins, il ne fait pas de taches sur ses habits. » « Regarde ta sœur, elle au moins, elle fait ses devoirs dès qu’elle rentre de l’école. » Ce sont toujours les parents qui organisent la zizanie dans les fratries, en préférant (même secrètement) l’un à l’autre, en favorisant l’aîné ou le cadet, en accordant à celui-ci une place qu’ils refusent à celui-là, en marquant des différences, en créant une hiérarchie, un système de privilèges. »
« qui se ressemble » est un texte délicat (je pense au raffinement de la chanteuse égyptienne dans sa manière de tenir son mouchoir sur scène), aux multiples grilles de lecture. Qui se ressemble ? Et que faire de ceux qui se ressemblent ?

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