Ce roman est avant tout une réconciliation. Avec la mère. Avec le passé. Avec Flaubert. Salwa, la narratrice, se croit mal-aimée, ou du moins moins aimée, par sa mère. Cette femme originaire du Maroc, qui a rejoint son mari dans les années 1980 dans le cadre du regroupement familial. Qui se retrouve déracinée dans le nord minier et gris de la France, loin de son désert et de son soleil. Qui parle le berbère et peine à échanger en français, même avec ses enfants. Qui préfère s’enfermer dans sa cuisine, pour prendre soin des autres avant de prendre soin d’elle-même. Qui tait ses douleurs physique et mentales jusqu’à les intérioriser.
« Ma mère parle avec ses semblables, elle retrouve sa langue, sa place, son rire. Il lui manquait quelque chose, elle est redevenue entière ici. Le soir, on étend des nattes sous le ciel. Le désert sent la nuit chaude et le lait. Les étoiles, si proches, semblent prêtes à tomber dans nos mains. Le silence, lui, n’a pas de fin. J’entends la musique de ma respiration. Ici, tout va bien. »
À l’aube de ses quarante ans, Salwa se cherche plus que jamais. Tout part d’une question banale chez le médecin : « Avez-vous des antécédents familiaux ? ». Elle réalise que les silences jalonnent sa vie. Emma Bovary, qui l’avait déjà marquée dans sa jeunesse, devient une sorte de double littéraire. Une figure grâce à laquelle elle se questionne et interroge les injonctions qui pèsent sur toutes les femmes.
« D’un coup tout s’éclaire !
Nous ne cherchons pas l’amour, non.
En réalité, nous cherchons à être vivantes.
Ce qu’on appelle quête romantique est une recherche vitale, qui nous précède.
Emma et moi ne voulons pas un amour, mais un état de présence à soi, une intensité.
L’amour comme stratégie de survie, instinct de vie. »
Ses réflexions abordent une panoplie de sujets. Il est question de féminité, de maternité, de sororité. De déracinement, de santé mentale, de quête de soi. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis arrêtée devant une phrase. J’ai relu tant de paragraphes en me disant « mais oui, c’est tellement juste, tellement vrai ». J’ai même eu envie de relire Flaubert, moi qui m’étais tant ennuyée avec Emma Bovary durant l’adolescence…
La narration par bribes proposée par Samira El-Ayachi m’a conquise. J’ai aimé ces morceaux de textes, ces superpositions de pensées, ce brouillard entre le passé et le présent. La confusion est à la base de l’incompréhension mutuelle. En reliant les morceaux, en déroulant les fils de la pensée, petit à petit, le puzzle s’assemble. Et donne ce roman unique.
« Je vois ma mère sourire, le visage illuminé par la lampe, son regard qui se perd dans le lointain. Puis elle sort un à un les cadeaux qu’elle a achetés pour la fête de l’Aïd. Les enfants se fichent des vêtements venus du Maroc. Ils veulent des AirPods, des iPhones, des jouets en plastique de Chine. Les plus grands font des plans sur la comète, rêvent de prendre la route vers la grande ville, Dubai, New York, y construire des ponts, des immeubles, des autoroutes. « Parlez-moi pas de mariage », ils disent ça à leur grand-mère. Ils surferont sur Tinder pour rencontrer un amour, peut-être. L’amour est partout pareil sur la planète : la possibilité d’une vie meilleure, une échappatoire. Je regarde la lumière qui tombe sur la table, les papiers cadeaux froissés. Et je comprends que nous sommes tous les enfants d’Emma-Yamina, je crois.
Tous à courir après quelque chose qui ne se laisse jamais attraper. Ma mère, elle, a appris à aimer ce qui est. »

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