La lecture de cet ouvrage hybride fut difficile, pesante et poignante. Adèle Yon y mène une enquête familiale et scientifique, afin de combler le vide qui plane autour de la figure de son arrière-grand-mère Betsy. Tout part de la maladie mentale de cette dernière. Adèle Yon interroge sa schizophrénie, intriguée par les réponses, ou souvent, l’absence de réponses de sa grand-mère (la fille aînée de Betsy). Elle ressent l’urgence de comprendre, terrorisée à l’idée que l’hérédité puisse la frapper : après tout, comme le lui dira l’une de ses tantes : « toutes les femmes de la famille, entre vingt-cinq et trente ans, ont posé des questions sur Betsy ».
« MOI – Mais si tu n’as pas de curiosité pour ça… Pourquoi ça t’importe que j’éclaire cette histoire ?
LA FILLE AÎNÉE – C’est lui rendre justice. Que.
MOI – Qu’elle revienne ?
LA FILLE AÎNÉE – Oui, qu’elle revienne avec tout ce qu’elle a subi..
MOI – Qu’on ne l’oublie pas tous ?
LA FILLE AÎNÉE – Quand on sera morts, mes frères, et mes sœurs et moi, il n’y aura plus personne. Terminé. Ça va être écrit, ça va être diffusé, les gens liront, écouteront, feront ce qu’ils voudront, mais ce sera là. »
Cette quête identitaire questionne de nombreux fantômes. La forme est très originale, ce qui m’a aidée à en supporter le fond. Adèle Yon écrit ses analyses personnes, nous expliquent sa démarche, nous guident à travers des points d’étape tout au long du parcours. Elle retranscrit scrupuleusement et en respectant leur oralité les dialogues qu’elle a échangés avec les membres de sa famille. Elle glisse des lettres (dont certaines écrites de la main de Betsy elle-même), des documents administratifs, des notes scientifiques, ses sources et quelques photographies.
« Sur la fiche d’admission, une écriture docile a nonchalamment tracé le mot Schizophrénie. Une écriture fine, à l’encre plus claire que le reste du document, venue noter sans émotion des mots qui ne disent rien d’autre que leur propre absence de clarté.
Cette insuffisance du sens est redoublée par la nature du document, effet que produisent bien souvent ces formulaires administratifs dont on doit compléter les entrées sur des lignes laissées vierges, et qui ne révèlent jamais que l’écart entre un état civil qui n’est personne et une raison de remplir ce formulaire qui n’explique rien.
Un numéro de matricule : 1244.
La date à laquelle Betsy est entrée à Fleury-les-Aubrais : 23 mai 1950. Une adresse : rue d’Alsace, Saint-Germain-en-Laye. La nature de l’internement : Libre hors classe. Ce document m’apprend que Betsy n’a pas été emmenée de force à Fleury-les-Aubrais : accompagnée par son mari, par son père, par sa mère peut-être, elle se présente, libre de faire demi-tour, devant le portillon d’entrée. »
On comprend rapidement que Betsy est victime de choses qui la dépassent et dépassent sa schizophrénie diagnostiquée. Elle est « victime du silence », mais aussi victime des décisions médicales d’une époque qui estimait que les femmes devaient être contrôlées, tant dans leur corps que dans leur tête. La marginalité, l’excentricité, ne pouvaient être tolérées parmi les représentantes du sexe faible. Betsy a enchaîné les grossesses : on voulait la soigner par la maternité. Ses lettres, écrites avant qu’on ne la condamne à des traitements que je ne peux que qualifier de barbares, témoignent d’une vivacité d’esprit et d’une soif de vivre qui ont été brisées… On lui a refusé d’être elle-même, et c’est notamment à travers son mari et ses parents que ce refus s’est opéré, appuyé ensuite par le corps médical. Comme bien des femmes, disait-on, elle avait un « tempérament fragile », et même si la folie est une vraie question, même si la maladie mentale exige que nous nous penchions dessus, comment a-t-on pu laisser la société traiter ainsi les femmes comme Betsy ?
« J’ai également été frappée de constater que, lorsque la décision de lobotomie est anticipée ou suggérée par un membre de la famille, comme c’est le cas pour Betsy, l’historique familial témoigne généralement de rapports de pouvoirs installés entre cet individu (mari, père, mère) et la patiente.
La lobotomie n’est souvent que l’étape ultime d’un processus de négation de l’autre qui structure déjà les rapports familiaux. »
La maladie mentale, la folie, la schizophrénie font peur : on veut les endiguer, non pour le bien-être de la patiente, mais pour le bien-être de la société. Egocentrisme sociétal qui annihile totalement la personnalité. Ainsi, plus de 80% des lobotomies ont été pratiquées sur des femmes (la lecture de cette partie du livre m’a été insoutenable parfois). On détruit ces femmes pour les rendre dociles. Puis le silence et les non-dits les tuent une deuxième fois. C’est donc un ouvrage nécessaire à la prise de conscience : pour dénoncer la violence inouïe de nos sociétés patriarcales, et espérer redonner une voix aux victimes oubliées. Le travail de son arrière-petite-fille rend une certaine justice à Betsy, dont le vrai nom est Elizabeth.

Laisser un commentaire